Temps d’aimer – un recueil

Les choses imposent qu’on démarche des éditeurs, qu’on aille vers eux, qu’on s’acharne à envoyer un texte, qu’on harcèle, qu’on supplie, qu’on séduise – je l’ai fait, j’ai essayé, ça me fatigue. Aujourd’hui, ce texte, je ne sais plus quoi en faire donc je fais, j’essaie autre chose. Je saute de la manière la plus brute, car ce texte l’est, et peut-être qu’il faut que je le laisse vivre de la sorte. Alors, il restera hybride et minimaliste dans sa forme pdf, dans son état pur de manuscrit. Si vous décidez de le lire, faites-le sans attendre une histoire droite, ni des certitudes. Prenez-le comme une traversée : une ville, un corps, le capot d’une voiture rouge, la mer… et si vous voulez qu’il continue son envol, partagez-le. Tel serait le contrat ici, lecteur, je vous le laisse. Merci de le faire une place. Bonne lecture.

ps : cliquez sur l’image pour le lire sous fichier pdf.



Texte protégé par un dépôt numérique à mon nom et à la date du 19 novembre 2025 sur la plateforme Hugo


Temps d’aimer

(ou les dernières innocences)

de Maël Bouteloup Leriverand


« Ainsi, quand l’aigle du tonnerre

Enlevait Ganymède aux cieux,

L’enfant, s’attachant à la terre,

Luttait contre l’oiseau des dieux;

Mais entre ses serres rapides

L’aigle pressant ses flancs timides,

L’arrachait aux champs paternels ;

Et, sourd à la voix qui l’implore,

Il le jetait, tremblant encore,

Jusques aux pieds des immortels. »

Alphonse de Lamartine – L’Enthousiasme

*

« in the land of Gods ans Monsters

I was an angel looking to get fucked hard. »

Lana Del Rey – Gods and Monsters


Livre 1
Parle !

les murs m’épiaient
le chambre s’écoulait
tu as tout écouté

parle

muet
porte l’oubli en moi

je sais
j’ai rêvé
d’un vécu
autre

parle !

je crois
qu’il y avait un corps
nu et couché sur
le capot d’une voiture rouge

je crois
que du ciel coulaient les restes
de là où j’habitais

une peau
effondrée
percée
délaissée

je crois
parle !

je crois
que je n’ai rien dit

non

je suis parti rejoindre la mer

*

je nage ici
dans le paysage du poème je
sais nager loin et longtemps

j’ai des muscles sculptés par la nage
j’ai un cœur qui bat par la nage
j’ai une envie de vivre par la nage

je n’ai pas peur je n’ai peur de rien
les vagues et les courants m’emmènent
me laisse glisser je
n’ai rien d’autre à faire
me laisse couler je
ne meurs pas

je rêve de savoir nager dans le

parle !

non
je ne peux pas parler
je ne parlerai pas
je ne sais pas parler
de ce qui s’est passé
de ce que ça a produit
en moi – l’homme

je crois
que j’ai tout perdu
ça s’arrête là
depuis j’invente

des sensations des impressions
d’un vécu autre

des poèmes où je nage
dans un flot de parole

parle !

sous la violence

je reste

vague

mon corps est un récipient
il reçoit en lui la poussée d’argile
le remodèle
le réinvente
le surcharge

c.o.r. vient de cornes
c.o.r.p.s de corpus
à chaque corps s’écrit
la perte s’écrit
l’invention s’écrit un
conflit

parle !

est-il endormi mort ou vivant ?
est-il ici ou ailleurs ?
est-il vécu ou habité ?

corps est cadavre
à l’intérieur se fait la vérité
le reste n’est qu’effet de masse

et moi doute tout le temps d’être
au plus vrai d’un corps
à m’écrire un corps

de l’extérieur
toute trace a disparu
depuis je sais que

c’est en moi la marque
du corps clandestin et
du corps à devenir

quoi faire
de ce corps trop maigre trop petit
de sa peau lâche de ses veines qui
la serpente de parts en parts
et de ses étoiles brunes qui la peuplent
et grandissent jusqu’à l’inquiétude

j’avais l’impression que – l’homme
savait ce qu’était mon corps avant moi
qu’il l’avait mesuré enveloppé gardé
en mémoire

*

je dansais avec des fantômes puis
je l’ai connu
mon corps à son corps

je ne dansais plus qu’avec
je ne dansais plus que contre
lui – l’homme

à mes yeux il incarnait
tout ce que j’imaginais
tout ce que je pensais
tout ce que je projetais
ce qu’est
le corps de – l’homme
ce qu’est

mon corps sous – l’homme
mon corps sur – l’homme
mon corps en – l’homme

devenait autre ou
presqu’

parle !

je le scrute chaque jour
en passant devant le miroir
de ma chambre nu et habillé
du hall de mon immeuble
et sous les autres corps
je me regarde en
touchant ce corps

et je répète
c’est mon corps
c’est mon corps
c’est mon corps

je reste

parle !

oui

j’apprends

mon corps peut parler

*

prononcé la sentence
je est un prénom qu’on se fait
maël maël maël
tu le seras parmi d’autres
et le dira pour dire toi tu es
maël

l’orthographe désigne des contours
maël maël maël
prénom masculin
maëlle maëlle maëlle
prénom féminin
à l’entendre rien ne distingue
est il porte le son elle et
je suis
presqu’

à mon prénom
je fais semblant de croire

un sens
horizontal
son écriture
vertical
son oralité

maël maël maël
c’est le chant répété pour me dire
il est mon nom au corps

on l’a choisi pour moi
on me l’a destiné et
je l’ai choisi pour moi
je me le suis approprié

j’ai appris
son mouvement par ma langue

pour me dire
pour m’animer

m’incarner

depuis la mer ou
depuis le port ou
depuis les rues bleues
depuis le ciel écoulé ou
du corps sur le capot
d’une voiture rouge ou
depuis depuis depuis
depuis ça
depuis l’éveil
depuis le premier goût du lait
j’ai appris le prénom
dans son sens transversal
et j’ai dit

ok c’est le mien
ok je le sauverai
et
je me suis traversé

\ma.ɛl\ \ma.ɛl\ \ma.ɛl\

mais – l’homme
dans sa corporalité pénétrante
m’en donnait un autre
proche de

chienne

*

je m’offre à la mer
je m’offre à la plage
je m’offre au port et
sous l’air marine
je me laisse liquéfier

à la mer je veux me léguer

elle qui a tout vu
elle qui a tout senti
elle qui garde tout en
elle renaître
presqu’

parle !

je me suis éveillé
rien n’a changé
seulement
le paysage s’est introduit en moi

il venait d’une autre salive
et je devenais
territoire dérivant

à me reconquérir sous la langue mâle

à réciter mon prénom
à entraîner ma mâchoire
à entraîner
ma mâchoire
matin midi soir
à entraîner

comme une terre meuble
une chair solide entourée
d’une mer étrangère qui
se déplace se heurte disparaît
ma mâchoire

j’ai entouré la masse de chair de veines
à comprendre les lois naturelles
j’ouvrais grand la bouche
parle !
et la salive rentrait en moi
devenait ma salive

au matin
au réveil
j’ai bu un verre de lait
j’ai raconté la nuit à maman
j’ai dit j’ai rêvé de la mer
elle a ouvert la fenêtre elle m’a dit :
« pourtant la mer est là ».

*

une ville est-elle ce qu’on en fait

je suis
une ville détruite qui se reconstruit toujours
une ville aux bras métalliques et oranges
une ville perdue une ville tombée
je viens
d’une langue que je n’ai pas apprise
déposée par une brume sur la mer
je suis
une langue étrangère car perdue une langue ancienne

échappée de l’héritage je
n’entends que des sons
et je vois mon ancien langage sur
les panneaux des communes

je muscle ma mâchoire
matin midi soir
pour essayer de la parler
mais j’échoue et

la ville détruite se reconstruit sur moi, se détruit sur moi, se refait sur moi, se heurte à moi, et je ne sais plus je ne sais plus je ne sais plus !
j’ai perdu ma langue
perdue la sonorité
j’ai seulement eu un prénom comme des restes d’un passé
rasé dévalé et seulement sur le port je demandais

où finit la terre ?
où commence la mer ?

je suis
un bout du monde
un bout de la France
sa pointe ouest le
finistère

j’ai marché
vingt ans sur les rues droites et écorchées

par dessus les histoires racontées
l’insulte
dans les écoles françaises
un panneau de règles
parmi elles
ne pas cracher par terre
ne pas parler breton
l’insulte

ne pas parler ne pas parler
parle !

ne pas parler pour que vos enfants ne puissent pas parler et vos petits-enfants ne puissent pas parler et

je suis un étranger sur ma terre nourricière sur ma terre qui m’a vu naître
détruite reconstruite refaite heurtée
je suis

une vieille terre conquise
une mémoire bombardée
un pont qui chante et
dit mon nom

aux abords des architectures défuntes
cherche l’amour
un temps retrouvé

en exil dans ma tête
je me sens ici et pas là
je cherche la langue étrangement familière
en moi
l’amour ne me fait pas corps
je reste dans cette posture
déséquilibrée

aux lisières d’un bois tombé sous la tempête
d’une mélancolie dans les vagues galopantes
je regarde

les grues sur le port s’agiter
un œillet vert au cœur
et des hortensias aux vents
les cheveux sans cesse mouillés

j’apprends
qu’une ville ne peut être comprise
que je suis le corps d’un corps plus large
que muscler ma mâchoire
ne me sert pas

face à l’ailleurs
face à l’horizon
face à la mer

et
j’y reviens
chaque fois
tombée sur moi
comme un ciel écoulé
je voudrais être plus proche
je voudrais enlacer
la mer la terre le vent
je voudrais dire je t’aime

mais je ne sais pas nager
j’ai menti
je mens ici
j’erre
je mens partout

la ville est une peau
effondrée
percée
délaissée
sur le capot d’une voiture rouge
au ciel offert à
l’aube à
un autre jour
en étant à la fois
je et un autre ou
ce qui en reste

la ville est
un nom à mon nom

et je dis je suis
maël de brest

*

je me souviens
l’amzer
chaque changement
comme un délaissement

j’ai grandi en cette ville mais
je crois qu’elle m’a oublié
brest brest brest

la nuit j’erre
jusqu’à retrouver les géants de Paul Bloas
leurs mains rudes redressent mon menton
laissent des empreintes et du suc
avant de devenir hêtres

je me souviens
des fragments de tendresse déposés sur les ponts
ils réduisaient mon vertige

parle !
ça passera
parle !
ça traversera

il pleut sur brest

au loin la lavande se refait carnation
répand dans nos nez l’espérance de l’été
les chants et les danses bousculent les rues
et aux ventres vibrent les bagad
peu à peu protégent mes racines
et je me sentais porté
et je me sentais aimé
par – l’homme

j’ai aimé
à en perdre mon souffle
oui

entendez-moi !
parle !

en moi la poussé d’argile
avant de contempler vue sur cours Dajot un rayon de lune
traverser les nuages frapper les vagues éclairer les visages
brutalement marquer une absence dans

cet espace où

ensemble nous avions vécu
des baisers de beurre et de sel
lorsque
les premiers pêcheurs
attendaient leur première prise

je me souviens
c’était avant de jeter mes pensées d’une autre vie
aux daurades comme hameçon

je ne savais pas me fixer je flottais
tentais de m’accrocher à des corps étrangers
comme amarres à une terre sans frontière

à quel lieu me trouvais-je ?
quel est le nom de
ma ville
mon corps
mon sang
quelle est la langue que
non
j’ai cherché un nom partout où je traînais
accolant aux plantes du fleuve
ma peau

parle !

j’ai imaginé son histoire plusieurs fois sans moi
déracinée par les bombes et les tempêtes
son torrent limité par les barrages
on voulait la contrôler on la faisait plus sauvage

ma peau
je la pensais dispersée
ma peau

elle s’est accrochée à une branche
elle-même arrachée par une tempête
elle-même causée par un choc
de deux masses d’air et d’eau
deux masses d’air et d’eau oui

parle !

j’ai rêvé
d’un autre air en moi
d’une autre mer en moi
que ça m’a fait
au matin
au réveil
l’impression d’une nouvelle terre
d’une nouvelle peau

puis on m’a dit
maël maël maël
et je devais répondre
oui

et l’herbe s’éveillait
et le bois me répondait
bientôt bientôt bientôt
oui

le printemps se penchait sur moi
j’avalais le ciel étoilé et
les géants s’immobilisaient
et le pont chantait
une autre langue
oui

et je devais répondre
oui

est-ce que je me suis fui ?
suis-je devenu une absence ?

je regardais derrière mes pas
j’avais encore une trace

j’attends
je me souviens

des genêts de mes rêves
ils bordent les landes les plages où

j’attends
le prochain vent
le prochain air
le nouveau paysage
à prendre en moi – l’homme

oui

*

je suis revenu sur la rade par les sentiers
plusieurs fois

j’ai écumé la météo bancale
pour me retrouver

me faisant parapluie
et paravent

les rues sont pourtant les mêmes
si droites et bétonnées

il m’a semblé
qu’en l’écrivant je
retrouvais un nom je
n’apprenais pas

les noms des rues je disais c’est par ici plus loin là-bas au coin de derrière le à quelques mètres en bas en haut je disais
c’est quelque part vous continuez tout droit vous continuez tout droit ne penchez pas je disais
écoutez !

je disais maël oui c’est moi
je disais c’est par là quelque part
c’est près de
loin de
à quelque mètres de
moi je disais
ne penchez pas
continuez tout droit

je suis parti ou
ma ville m’a été enlevée ou
je me suis enlevé ou
je n’ai plus continué
tout droit

et les rues devenaient
méconnaissables dans
l’absence

*

je n’écris que les loups
les silences longs des
morsures d’été
à mon corps seules comptent
les traces les griffes les salives
qui emportent ma jeunesse
loin des banquets d’états

la sympathie comme couteau
j’ai appris à m’en méfier

dois-je écouter le poète ancien
prendre sa salive dans mon ventre

parle !
je ne veux plus me voir nu je ne veux que courir aussi loin que mon souffle m’emmène sur les hémisphères contraires
où les loups solitaires me reniflent et traînent pour ma chair me dévorer
jusqu’aux
saisons intermédiaires la chasse est déclarée ouverte

écoutez !

ma salive est
une salive chienne

*

je reste

je tisse ma peau nouvelle
sans renier les
mains de – l’homme

et
le pont Recouvrance
continue à chanter

parle !

je chuchote les hurlements
du malaise des terres anciennes

au bout de mes doigts granulent
les horizons penchés des crépuscules
et je disparais dans les bergeries

je rêve de rire pourtant

faux poète
je ne me montrerai plus pour
poétiser les barreaux

moineau je picore
les miettes jusqu’à garder ma faim
comme poumon pur au ciel ouvert

j’invente des vers à mes nuits

ma danse
mon chant
mes mots

tatoués sur ma chair sans être enlevé
je me vois enfin
dompter la meute sans attaquer j’avale
la masse la foule et ma salive se renouvelle

je rentre chez moi sans me rendre à la nage
livré aux aguets des prochains hurlements
le soleil se lève et éclaircit mes yeux
je vole ou
le vide s’est fait sous
mes pieds ou
on emmène mon corps est
levé mon corps est
enlevé et
ce n’était pas un loup
ce n’était plus une meute
ce n’était plus – l’homme

c’est
peut-être

un aigle

écoutez-moi !
au réveil
au matin
faites-moi confiance
apprenez ma vérité
dans mes doutes

j’ai vu
en bas mes vers se traîner
sur des fruits trop mûrs et
je me pensais chienne sans
nom sans particule sans
langue

Croc !
mes dents tombent
mes yeux s’écoulent
le choc me soulève
la lumière m’éclaire
je reprends visage
sous des mains étrangères

parle !

j’ai entendu
tu aimes ça je sais

parle !

j’ai entendu
tu as envie je sais

je me suis réveillé
j’ai bu mon verre de lait
j’ai raconté ma nuit à maman
j’ai dit que j’avais rêvé de loups
elle a ouvert la fenêtre m’a dit
« pourtant les loups sont ici »

j’ai entendu
sale chienne

*

Je n’ai pas commis de crime. Dans les faits extérieurs je suis plus pur qu’un ange. Je me lasse. Je ne fais rien. Je suis seul dans un royaume. Assiégé. Mon crime est en moi, le silence. J’espère un tourment. M’oblige à réciter des pensées sombres. Mes genoux grincent. Le porte s’ouvre. J’ai la gueule déployée. J’accueille la nuit étoilée.

La pluie tape sur les toits je mouille mes lèvres avec d’autres salives. Des escaliers plus bas une scène et la foule se dandine. Je tremble témoin de ce qui m’étonnera toujours, que ce soit si possible si facile en ce lieu d’être qui j’ai envie d’être. Qui ai-je envie d’être ? Je ne sais plus. Je dis ça comme ça. Je dis souvent des mots comme ça. Je ne sais pas d’où ça me vient. Je commande un verre de Jägerbomb. C’est une habitude qui me rassure. Je glisse mes billets entre les doigts du serveur. Je bois et me faufile pour appartenir au corps général. La foule. Le groupe en mouvement. Je sais pas pourquoi cette boisson. Je la laisse dévaler en moi.

Sous la chaleur des bousculements, je me laisse aller yeux fermés aux vagues de transpiration de parfums et de peaux. Je déshabille mes épaules en laissant glisser ma chemise. Je porte un débardeur noir crop-top en dessous. Ma chair exulte.

Un garçon masqué caresse mes joues. Une ombre ? Je peux embrasser la terre entière ici. Me laisser à être ce garçon qu’on embrasse. Ce que je me suis longtemps refusé sur les trottoirs de la ville avec… c’est du passé déjà ! Je bouge mes hanches contre d’autres hanches. Je fais ce que je fais depuis longtemps seul dans ma chambre, seul avec mes fantasmes. Je mesure le grand pas que c’est, de déplacer un bout soi de sa chambre à ici et de plonger dans l’ailleurs et de laisser les autres regarder. Je suis moi je suis la foule. Mortel.

Je réponds que je ne suis pas comédien au garçon qui l’est, selon lui j’en ai le physique et je devrais en être un. À la place j’affirme que je suis poète il me dit que je devrais mentir la prochaine fois. C’est la nuit baby tout le monde est un peu acteur. Il demande mon nom en caressant mes cheveux, juste au-dessus de ma nuque, juste là où j’aime et je l’écrit sur ses lèvres. Je mens. Puis il disparaît. Il devient le mouvement. Je ferme les yeux. J’ingurgite les restes de sa salive.

parle !
non.

J’essaie de ne plus penser à…
c’est du passé déjà !

Et je reste. Et j’attends. Et la nuit m’enlace. Je ne dirai rien. Je danserai. Oui.
Soudain, je me souviens.
Qui je voulais être.
Depuis le début.
Qui je voulais être.
Billy Elliot.

Je voulais être Billy Elliot.
Oui.
Je suis Billy Elliot.

*

parle !

je cherche
je crois
que ça se passe dans l’estomac
noué comme ma gorge
asséchée

je cherche
je ne bois pas assez d’eau minérale
je ne mange pas aussi bien
car je ne fais rien mijoter

je cherche
je me demande
couché
à regarder le plafond blanc
ce que j’ai là
couché depuis la mer ou
depuis le port ou
depuis les rues bleues
depuis le ciel écoulé ou
du corps sur le capot
d’une voiture rouge ou
depuis depuis depuis
je me demande
où se situe la terre ?

j’hésite j’essaie j’efface
les pensées les souvenirs
j’attends
un nouvel éclat
je cherche

j’ai commencé les poèmes
pour qu’un autre en moi m’aime

parle !
j’ai oublié

un matin l’heure bleue
s’éveille dévoile
un corps que je ne connais plus
je crois
c’est le mien
plus vraiment le mien
c’est c’est c’est
je cherche
j’entends
Billy Elliot à la télé dit
qu’il danse comme il disparaît
qu’il sent de l’électricité et

je n’ai pas compris d’abord
la notion de cause à effet
c’est cette scène qui
m’a donné envie de devenir Billy Elliot

parle !
je dis je suis
je suis Billy Elliot
je le dis
je crois
je cherche à
sept ou huit ans
dix ou treize ans
quinze
c’est ça
quinze ans
depuis depuis depuis
je cherche

alors j’ai dansé
j’ai appris les pirouettes
étiré mes jambes modelé mon corps
gardé mon port de tête
mais
au bout de dix ans
je me suis demandé
ce que j’avais et c’était tout
jusqu’à m’endormir

au matin
au réveil
j’attendais mon
nouveau corps

parle !
je cherche
je sais
je vois

sur le visage de Billy Elliot
mon visage de l’enfance puis
son visage à lui – l’homme
je sais
la danse c’était tout ce qu’il avait
il me l’a dit sur le port

lorsque
nous avalions la nuit

lorsque les pêcheurs attendaient
la première prise

je me souviens
il disait qu’il s’échappait
en dansant

parle !

aux premières lueurs les pêcheurs s’installaient
il me fumait sa cigarette au visage
il déclarait que ça m’allait bien
d’être dans le flou

il m’embrassait et
c’est moi qu’il fumait

il m’avalait

parle !

derrière nous
les rires des pêcheurs

et j’ai pensé
oui
j’ai dit
quand je danse
je disparais
je sens
de l’électricité

et j’ai pensé
dans le flou de la cigarette
je ne serai pas Billy Elliot
je suis avalé

*

je cherche

j’ai commencé les poèmes
pour me ré-approprier

les mots des autres
les yeux des autres
les mains des autres
sur moi

je cherche
où ça s’est enfilé
piqué au cœur où ça va

je cherche
ce qui me tanne
si c’est en-dessous ou au-dessus
si changer de paysage
anéantirait mon identité

j’y pense
le fantasme de renaître
sans mourir non rien de morbide
rien de si déprimant juste
me refaire peau neuve

envoyer valser les objets sentimentaux
les pensées les souvenirs les sensations
et n’être plus en moi comme entre quatre murs
un rêve nouveau sur une mer inconnue
devenir
comment savoir d’où l’on vient ?
devenir
comment savoir d’où l’on est ?

je cherche
ne résous rien
mon privilège est ceci
je me noie au silence
comme une substance
cherche à se solidifier

c’est de la chimie
j’y connais rien
je ne fais qu’imaginer
je suis Billy Elliot pendant cinq ans

je cherche
je crois que
j’ai commencé les poèmes
car un jour je n’avais plus rien d’autre

et quelque part
Billy Elliot est mort.


Livre 2

Parle !

la mer a
une enveloppe charnelle
et quand tu la regardes
elle te regarde la regarder
tu as tout vu maintenant
parle !

je ne me suis pas réveillé à l’heure ce matin
je porte l’absence en moi
pas de rêves
seul un désir du ciel
depuis les serres de
l’aigle

le laisser toucher
mon drap de jour et caresser
mes veines bleues comme des fleuves
m’écouler entre ses doigts

de ma fenêtre j’ai vu un corps
le jean baissé allongé sur
le capot d’une voiture rouge

du ciel j’entendais les chants d’oiseaux
qui s’éveillaient sous un bleu qui s’allumait
progressivement

et le corps s’est remis debout
il était ni mort ni vivant
il était ni homme ni femme
il a marché hors de ma vue

parle !
c’est ce que je peux dire
c’est ce que j’ai vu
je crois j’ai tout dit
tout dit tout
rien à ajouter

la rose s’ouvre
le ciel s’écoule
je deviens contours
à mon corps
à ma parole
à ce qui reste là

parler n’est pas dire

*

les images ne sont pas claires
je pensais cette époque finie

à travers ses yeux mes yeux qui regardent
mon corps nu
et je vois mon visage de travers

pourtant
il se pose il s’allonge il s’étend
je suis

pick me
oui chéri
choisis-moi pour la nuit
oui

parle !

ça me ferait du mal
mais ça me traverse

j’ai envie de couper coller déplacer
dans un autre monde
un autre paysage
une autre terre
un meilleur monde où
ça ne m’aurait pas détraqué

le sexe avec – l’homme

parle !
non
Billy Elliot est mort
je ne danse plus
je ne dis plus

les images ne sont pas claires
je pensais cette époque finie

je cambrais comme un chat comme
une chienne qui s’étire et
c’était beau là mon dos tout étendu au geste
ça aurait fait une jolie photographie

comme la fin de Billy
le cygne qui s’envole le
corps musclé qui se déploie et
saute saute si haut saute

c’est mon histoire je me la refais à l’infinie
j’ai vu
tourner autour de moi – l’homme

et j’ai pas pensé à la chute

j’ai ce réflexe de lever mon menton
en fermant les yeux
l’air de dire
vas-y essaie
je te mets au défi
oui chéri
choisis-moi pour la nuit

mais la chute non pas la chute alors que la chute on nous l’apprend en danse
on nous dit de sauter de mettre son dos rond sa tête proche du ventre tenir jusqu’au dernier moment du corps et
du sol
j’ai été soulevé dans cet état
je me souviens

il est resté planté sans sourire
un doute le traversait comme s’il cherchait dans sa mémoire
s’il m’avait déjà vu quelque part ou le prénom que je portais
après ça
après
il m’a tendu sa main
elle était forte et abîmée
forte et abîmée comme une aile

je l’ai prise
je l’ai suivie
il m’a porté
il m’a emmené et

parle !

les images ne sont pas claires
je pensais cette époque finie
c’est un vide d’abord c’est
le noir total ensuite c’est
trop vite c’est

souviens-toi elle dit
je me souviens
en embrassant – l’homme

sa salive en moi
était ce qui reste d’un rapace
l’aile ensanglantée
ses plumes arrachées par endroit
son sang qui déteint sur ma bouche
que je ne peux pas retirer de moi
sa salive est la mienne je
n’ai pas sauté pourtant
j’ai chuté

son sang est
ce qui déborde
ce qui me porte
ce qui m’enlève

je dois vivre avec – l’homme

souviens-toi elle dit
parle !
je me souviens puis
je fais semblant d’oublier

les images ne sont pas claires
je pensais cette époque finie

Billy Elliot est mort un midi

j’avais toutes les tares de l’adolescence
ma veste noire cloutée
ma mèche sur le côté qui cachait mes yeux
j’avais ce qui n’est pas fini
ce qui est en gestation
ce qu’il pouvait modeler
ma salive à sa salive ou
l’inverse ou
l’ensemble devenir une unité

en moi
sur moi
il avait des mains douces mais grosses
des mains d’écorces fragiles mais robustes
des mains contradictoires
que je plaçais à mon cou

je n’avais pas encore – l’homme
en moi ce serait lui – l’homme
en moi il disait

nous nous nous et
ça me liquéfiait et

je devenais une mer à sa mer
un air à son air
une peau renversée par
le choc de deux masses

je me souviens
on me demandait ce qu’il foutait avec moi
puis quand j’ai rompu
pourquoi j’avais fait ça
on me parlait de
nous
cinq ans plus tard
aujourd’hui il n’y a plus que
moi
qui parle de
nous

je crois
parle !

je l’ai confronté un jour
il a simplement dit qu’il n’avait pas confiance en lui
qu’il m’a détesté désiré d’être
ce qu’il n’était pas
ce qu’il voulait être
de lui avoir échappé – l’homme
a tué Billy Elliot

*

– l’homme

a construit sur mon corps

sa propre adolescence perdue à jamais

*

les images ne sont pas claires
je pensais cette époque finie

dans le coin de la pièce j’embrasse

dans ma salive nouvelle
celle ancienne se mélange à la sienne et
je crois déceler le goût de l’autrefois

il est aujourd’hui dans mes bras

je ressens tout son poids en moi

il est un autre

alors je vois et sous le temps
mes mains caressent une autre texture une autre voix
il n’est plus qu’un masque sur le vrai visage
il me suffit juste de m’en rendre compte
de caresser plus précisément les traits nouveaux
pour que surgisse la nouvelle peau

par – l’homme
soudain
je me laisse à être enlacé

*

regarde les étoiles il dit
choisis celle qui brille le plus fort
là ton Papy là mon frère Aimé il dit
là la mère et le père de Mam il dit
là l’histoire de ta famille
là les peines et les joies il dit
là d’où tu es venu et là d’où tu deviendra

depuis j’ai fait le même vœu
tous les jours
j’ai demandé
qu’on ne nous sépare jamais
que je me souvienne de tout

depuis je tisse un fil invisible jusqu’à
celle qui brille le plus fort

je voudrais que tu sois fier de moi
je voudrais que tu n’ai pas peur pour moi
je voudrais que tu comprennes ma perte
de ma première à ma dernière innocence

je suis la liqueur
d’une ivresse lointaine
bue en toi la promesse
faite au premier homme

aux temps des loups
à genoux me suis légué
mon espèce est une errance
entre tous les points vitaux

j’ai ouvert grand la bouche
pour qu’apparaissent mes crocs
et j’ai avalé la nuit étoilée

m’as-tu pardonné de ne pas porter
les mêmes désirs que toi
de n’avoir pas rendu au nom premier
son temps des hommes passés et
son silence

à l’aube le torse épris d’une couverture
si dure si rêche j’ai pleuré les larmes d’hier
restes d’un paysage qui se blanchit
mes crocs se recourbent à mes gencives

et tu me bordais
souviens-toi elle dit
je me souviens
tu me bordais

*

je sens les brûlures au bout de mes doigts
je m’écarte je cerne mon territoire
ce qui me lie de l’intérieur aux extérieurs

comment restaurer le mausolée d’un même fil
comment renforcer ses fondations pour
créer un nouveau monument ?

être au présent à la bonne distance
de nos ruines de nos pertes de nos peurs
de ce qui vit toujours dans un bruit bas

comment tenir droit sous le poids de leurs couches premières
à exercer l’entoilage comme mouvement perpétuel ?

si mon corps penche
à l’ouvrage je l’écris
je continuerai de
vouloir chanter droit

dis !

j’ai compris
la mort par ta douleur
par tes cris à la fenêtre

j’ai compris
que les loups hurlent leur perte la nuit

j’ai compris
que tu pouvais pleurer
qu’il n’y avait pas que le silence en toi

souviens-toi elle dit
je me souviens
elle protégeait mes yeux
avec ses cheveux longs
elle dit Papy est mort elle dit
Papa un peu avec lui
elle dit
va dormir dors

j’ai rêvé
je me souviens j’ai rêvé
que je perdais quelque chose
une chose importante
une chose trop importante

au réveil je ne me suis souvenu de rien
je sentais seulement la perte

*

je sais
nos gestes et nos paroles finissent par s’agripper
se nouer en images par
embrouiller la tapisserie

sous la fragilité des temps anciens et de leur rumeur
je me récite mon nom trois fois tous les jours
et je dis oui

je garde près de mon cœur les images emportées
laisse entrer une lumière différente à mes coutures
d’imperfections et d’intranquillités

directement sur ma peau

j’interroge
les racines

j’interroge
les feuillages

je suis ici à dessiner autour de moi le patron
à vouloir m’étendre et construire ma propre voix
sur le tissus des héritages à y revenir à m’en détourner

j’interroge
la matière en un long manteau

je mentirais de ne pas vouloir y laisser une trace
je mentirais de ne pas craindre de trop déformer
je mentirais de les laisser inertes sans accrocs
nos mémoires et leurs vérités

mon patrimoine est ma poésie
et sur ce bout de terre à ma propre étoile
je travaille sa tessiture

pour la faire venir d’au-delà mon corps
pour la faire vivre comme
la somme de mes vécus aux temps nouveaux

j’ai écrit un poème triste
j’ai pleuré d’avoir égaré ma lampe torche
pour éclairer les parois de ma grotte

je troque mes mots à la place c’est
la seule solution que j’ai trouvé pour
pouvoir sonder les clairs-obscurs

apercevoir les ombres danser sur
les roches humides de mon anatomie

d’où viennent-elles ? de l’extérieur
je retire mes entraves et

je me souviens
oui

j’ai eu + qu’une lampe torche
qu’un simple rayonnement pour
voir les ombres

car
je connais le soleil je l’ai vu sur les photos
où j’étais tout contre lui à rire enfantin
je ne feignais rien qu’une simple joie
de sentir sa respiration et

j’ai connu sa tendresse
je la sais exposée

pourquoi dehors ébloui je ne vois plus rien ?
pourquoi mes yeux mouillés luttent de vouloir le regarder ?

sous les crocs je reviens dans ma grotte
et je réessaie
j’écris pour revenir tout près de lui

*

dis !

j’essaie de dire
oui
de dire autre chose

de filer notre fiction
comme filiation

mais la saison chienne
les nuits solitaires m’appellent
et je m’enfuis dans ce monde
que les astres ne comprendraient pas

parce que je cherche – l’homme
éperdument
et ne tombe que sur les loups

non pas un loup
un aigle

c’est un aigle que je cherche
depuis depuis depuis

un aigle qui m’a emmené

*


il m’a noyé dans le ciel

*

dis !

le ciel a des doigts
ils ont cherché à entrer en

dis !
tu as senti

je ne me suis pas réveillé à l’heure ce matin
ou plutôt mon corps ne s’est pas réveillé
celui que je connaissais
ne s’est pas réveillé et

la ville a repris
ses nuances de bleu de rose

et les oiseaux ont chanté
et les moteurs ont ronronné
et des volets se sont ouverts
et j’ai attendu

du sol j’ai vu des fourmis se mettre en rang
j’ai vu toutes les crevasses s’ouvrir plus grandes
sous le poids de – l’homme

j’ai vu des yeux grands ouverts aussi bleu
que le ciel s’écoulant sous
des mains ouvertes à lui qui
essayaient de l’attraper

mais le ciel est la seule chose au monde à ne pas être attrapable

dis !

j’ai senti le danger la fermeture
j’ai senti
l’abandon
ou le devoir d’abandonner pour survivre

j’ai senti
la peur et la stupéfaction

j’ai senti
que ça se passait sur le corps et que ça
ne changeait rien
aux environs
au phénomène naturel
au jour qui se lève
aux couleurs du ciel de brest
à cette rue que je prenais tous les jours

j’ai senti l’horizontalité brisée
j’ai senti l’énergie pour
me remettre vertical
j’ai pensé
une brisure géométrique
j’ai pensé
dispositions
j’ai pensé
incorporel
j’ai senti
me fondre
j’ai senti
l’injuste
j’ai senti l’irréel
se produire sur moi

le ciel qui s’écoule
et

dis !

et le corps s’est remis debout
il était ni adulte ni adolescent ni enfant
il était quelque chose à recréer

jour noyé dans le ciel bleu
seuls quelques nuages
voguent comme des bouées

météo mentale d’une errance

j’ai dit des choses cherché à y mettre
de la chronologie

imprégné de mots trop reclus
ligaturant mon corps de ses nouveaux désirs
mes pas cherchent à cogner des cailloux
auparavant coquillages d’une autre île

vais-je parvenir à être
inflexible aux moindres tremblements
ou aux multiples courants
là à me souvenir trop
en chaque passage…

je me souviens

trop de choses se sont accumulées
et la ville est enceinte de mes fœtus fantômes

des couches et des couches de papier mouillé
ont débordé

alors je regarde la mer d’en haut
les mouchoirs que j’y ai jetés
l’océan ne les avale pas
ça reste ça pollue pendant des années à les traiter

je me confronte
aux reflux

alors je descends les fleuves et les ruisseaux
sur une barque échouée et abîmée de lichen

je connais la mer calme et les tempêtes
la houle ballottant les voiles
je me soutiens à la poupe débordante
heurte des territoires ombrageux
en me perdant sous les brouillards

mon visage avalé je scrute dans l’eau
la transparence d’un autre regard
et je tremble

ma peau ramassée et fripée
de découvrir la réponse à l’énigme

je ne trouve pas d’amarrage pour
suspendre mes péripéties

me laisse porter aux flots
j’étudie la cadence des déséquilibres pour
m’y maintenir à allure combative

ne te souviens plus
ne te sens plus

je me confronte
aux reflux

ne désire plus
que le soleil sur ma chair nue

sous la fêlure
fleurit la joie en sommeil

j’attends
de m’ouvrir comme
papillon de sa chrysalide

aux alentours de ma colonne vertébrale
s’étendent des espaces incertains
des ailes et une île ou presqu’
un fleuve souverain

regarde
vois
je suis entre terre et air une brume
qui s’étale

cherche des lumières à envelopper
une substance
un corps
un genre

j’isole entre la fumée et moi
toutes les interrogations
aux interstices je m’écorche parfois
aux fluides d’une autre carnation

à être hibernation
un corps qui mue

*

forcément il y a d’autres jour où j’ai vécu
l’écorchure aux genoux
l’envie de me gratter
les jambes passées près d’orties
et j’en pleurais et j’en riais et je continuais à courir

j’explorais les limites de ma propre peur
j’entendais le mystique des choses et je me laissais aller
je portais l’imagination comme ma forteresse et
je surveillais les limites des rives de mon enfance
sagement

voilà que je reviens
vers la mer m’émanciper de ses seins
je voudrais tant la prendre dans mes bras
l’avaler et la garder toujours dans mon ventre
mais être parti depuis m’amène à
ne plus savoir quelle distance prendre

j’ai vingt-sept ans parfois j’ai encore quinze ou vingt
dans ma chambre mon adolescence
entassée dans les livres et les boîtes aux babioles
si vifs
les effluves des faunes
immortalisées aux murs

les draps sont lourds sur mon corps
et le matelas reste toujours à changer

revenir est aussi revoir ce que j’avais laissé
cet enfant qui me demande de lui prendre la main
je crains toujours de le délaisser

depuis
j’ai repris le nom silencieux de mon identité
pour me compléter pour me retisser
la raccrocher à mon expérience
à mon faire devenir

continuer pour moi signifiait :
me compléter

écrire est aussi une exposition et si je m’expose
que ce soit une performance
parce que les mains des heures bleues
ne me prendront pas ce qui reste d’avant elles

elle qui est morte sous les coups de – l’homme
elle qui a vu sa mère s’éteindre et lui
qui a su l’aimer dans cette absence
apprendre à ses côtés veiller aux rives
qu’elle ne soit emportée

alors j’ai repris le nom silencieux
pour faire une chaîne
pour veiller à mon tour

et si les peurs se transmettaient en héritage ?
parfois j’y pense

je me souviens
enfant je montais un muret doucement
un pied devant l’autre pour
toucher mon frère

j’avais peur
de la chute
d’avoir mal
du vide
de la profondeur
mais je tombais
je tombais avec la plus belle précaution
mon frère courait mon frère sautait mon frère
ne tombait pas je tombais je tombais et
ma mère me prenait dans ses bras

je me souviens
quand je suis monté
sur les cuisses de – l’homme
j’avais cette même peur de la chute
alimentée d’un désir nouveau

depuis
j’apprenais à bien tomber et
j’apprenais que
la violence se déguise parfois en amour
et
il a fallu que je m’y confronte pour
le comprendre

ce n’est rien de vertical ni
rien d’horizontal ni
transversal c’est
un cercle

je vois le nouveau-né
je sais son importance soudaine
il est un nouveau soleil
il éclaire l’espoir d’une autre transmission
quelques galets pris et
jetés à la mer
et puis les fissures
sur les terres ont
repris mon corps

je le porte je tiens sa tête j’ai peur
de le laisser tomber

ma poésie est ma plage
je la sais ici étendue
près de ma peau

ses lèvres sont le ciel bleu
la chaleur qui rend la chair moite
il se répand en moi
comme gouttes dans un océan

jusqu’à quelles frontières
garder l’éclat léger
d’un paysage reculé

jusqu’à quand ne plus ressentir
les mouvements des fissures
des terres du monde qui tremblent ?

son eau en moi ne se mélange pas parfaitement
je m’abreuve
d’un sirop de crainte fomenté
dans ma gorge qui reste là

peut-être cherchait-il la jouvence
d’une architecture désintéressée
épurée des méandres flottants à côté
d’un fleuve tranquille à chevaucher…

peut-être n’ai-je pas su me rendre
aussi liquide ou terre fertile
à refouler les houles en mes cavernes…

je garde le chlore aux yeux
et le sel au ventre
en appelle à la pluie
fend l’armure
couvrant le cœur

je me laisse aller à retenir les œillets
qui appartiennent à l’hiver

glisse au bas de mon dos
ses doigts qui
portent le goût de la Seine

le soleil se couche et le ciel se nuit
d’un drap à sa voûte le contact
de son tissu me remplit

nos ombres s’égarent
quand le printemps me pénètre

souviens-toi je dis
du port de Brest
le jour se dévoilant
à la nuit ivre
nous avions dansé
nous avions regardé
nous avions désiré
un ailleurs autre

et tes doigts
me caressaient
et tes yeux
me noyaient

en nous était l’été
une embrassade

souviens-toi

la mer était calme et
sous la nuit comme
une coupole
nous nous enlacions

sous tes doigts l’érection de mon territoire
accueillait la joie en moi
d’être aussi garçon reconquis

je me souviens
des éclaircies dans le ciel brisaient les nuages
tu me regardais les prendre entre mes doigts
les avaler et m’en délecter pour de bon

nous nous disions comme une berceuse
je suis là je suis là je suis là
nos cils s’emmêlaient
lorsque nous fermions nos yeux

souviens-toi
je me souviens
c’est maintenant

*

j’ai voulu décrire le tissu du faux plancher et
tenir entre mes doigts le ciel écoulé

des masques se penchent
des volets battent le soleil
je reconnais le feu

je sais la traversée de lumière
qui torsade la peau

je garde l’hiver déposé sur ma joue
les bords sinueux de sa bouche
laissent aux commissures

des cendres et des bleus

j’ai voulu décrire le goût du vent
boire les voix des pierres
mon corps se soulève
devient cerf-volant
je reconnais la mer

je sais peu la parole étreinte
des agneaux et des loups
mais je porte en ma poitrine les parures
du printemps soulevant les marées

amarre à mon île
le corps des hommes

je me rends sous leur toucher peau d’écaille
me métamorphose ailes de moineau
je reconnais la tempête

je sais les jours sans jour
et les nuits sans étoiles
sous les géants du port

j’ai voulu décrire dans un espace exiguë
mes racines

je reconnais le séisme

les hommes ont une odeur d’algues
entre leur sexe et le mien vivote
la croissance d’un fruit acide qui bave

sous eux mes terres s’écartent

j’ai cru une promesse d’été faite par
les murmures du matin et le ressac

voulu saisir mon estomac
y plonger mes doigts et trifouiller
jusqu’au noyau noyé
reconsidérer son aspect rose

en refuge un silence
fomente une parole débordée
jusqu’aux restes de tabatières closes

je reconnais le brouillard

j’ai voulu disparaître sous les chairs
pour y retrouver mes os
être aux aubes et aurores
un corps qui se couche
un corps qui se lève
à la voix active

je sais les traces laissées derrière
quand on croit qu’on se perd
je les cherche quand je n’entends plus
le bruit des vagues contre la jetée

je capture sur mes nerfs les yeux anonymes
qu’ils me guident ou qu’ils me rabrouent
je transfuge mon état de chose en décision
détruis construis nouveaux murs et abris alors

je reconnais la rue
je reconnais le sentier
je reconnais le dehors

j’arpente tâte emporte
des poussières de mon ombre
jusqu’à l’aigle qui m’a emmené

j’erre et c’est tout ce qu’il faut
pour être en ce monde mouvement
poème indélébile sous brume et ondes
à éclairer le moindre des interstices

j’ai volé une plume dégradée

je sais ce qui restera

qu’au chant d’automne se substitue
des idées de douceur à nos voilages
des fleurs aux mitrailles
des amours sans âge

je mets bats
je me lève
et aux grains de ma plage
à l’échine du nu débarqué

je reconnais
la tendresse

*

Au matin la rosée écaille ma peau. Je me fais coquillage échoué et seul. Je deviens Notre-dame-des-fleurs. Terre fertile, presqu’île, et corps d’un nouveau genre.

je me réveille à l’heure et
aux algues qui m’alpague
je chante des louanges et
les paroles glissent
comme une sueur étrangère
le long de nos nuques
transcendent les tempêtes intérieures
en nouvelle écorce

Aux reflets de la mer et à ses vagues, je m’élève phare. Et aux seuils des territoires, je projette un éclat d’espoir. Parmi ces sols je reste Maël. Oui. Je continue de répéter mon nom plusieurs fois par jour. Et porte toutes les fleurs du monde, que j’arbore aux seuils d’un nouveau soleil.

Alors si ce que j’écris t’es trop sombre, je ne m’excuserais pas. Le désir de joie est ma quête la plus précieuse. Écoute moi. Je la trouve parfois à certaines heures des jours ou des nuits. C’est une place discrète où il fait chaud. Le ciel est bleu et d’une immensité que ça donne le vertige. Un bon vertige J’entends des rires faire battre mon cœur plus fort et des messages d’amour. Des cris d’amour ! Que c’est bruyant ! Si bruyant que ça couvre tout autour.

je m’allonge
je me languis

Les fantômes qui marchent à côté de moi sont moins épais. Exterminés par l’odeur des coquelicots et des lilas. Des croissants qu’on décortique les doigts gras. Des madeleines que je mange à pleine dents et le goût des marrons grillés. À cette place…
il y a un homme.

Qui n’est pas un prince qui a ses défauts qui n’est pas si beau mais qui berce la solitude de ma peau.
Parfois, ses lèvres m’embrassent et ça siffle au fond de mon cerveau. Un larsen qui s’introduit. Une voix désagréable du lointain de ma mémoire. Les doigts de

-l’homme
serrent ma gorge m’étranglent
que ça fait venir l’orage et les tempêtes

et c’est tout ce qui est sombre
un cratère de culpabilité
qui repose sa lave sur mes poils tendus

les cendres passent dans mes veines et mes artères
se mélangent à mon sang
que ça dégoûte ou que ça fait peur

mais je décide
je ne les rejette pas je les garde
je les chéris
je m’en débarrasse
je les délaisse
sous les chaînes à mes pieds

Je donne mes converses noires pour des semelles de vent. J’approche cette place au soleil au risque de me brûler. Je reste et je caresse la peau d’un homme. J’y trouve mon nouveau foyer.

*

j’apprends

le temps d’aimer

.


novembre 2025