
J’écris sérieusement depuis environ cinq ans désormais. Il y a maintenant deux ans, j’ai entrepris ce que j’appelais des semblants de vers, un ensemble de textes en vers libres écrits durant le mois en cours, que je rendais disponible sur ce blog à chaque fin de mois. Un carnet poétique laissé ouvert donc. En ce mois d’août 2025, et à l’approche de la nouvelle rentrée scolaire, je les ai reparcourus et, les relisant, j’en été ému. Je pense que mon écriture a depuis mûri, et c’est touchant de le remarquer. Ces poèmes sont quelques peu dispersés, à l’image de ce que j’étais quand je les écrivais. C’est pour partager cette émotion que je les rends de nouveau disponible. C’est la première salve, des poèmes que vous avez peut-être lu à l’époque n’y sont plus, puisque je les ai réservés et retravaillés pour un recueil plus officiel.
Ce recueil n’est pas un livre officiel, mais une archive poétique, une traversée de mes premiers textes. Comme autant de fragments de voix qui se cherchent, hésitent, se posent des questions simples et profondes : qu’est-ce qu’habiter une ville, un corps, un désir, une solitude ?
Forcément, ces poèmes sont inégaux — certains tiennent de notes écrites sur le téléphone portable, d’autres ont été plus travaillés, posés. J’ai choisi de les partager ici non pour leur perfection, mais pour leur sincérité, pour ce qu’ils disent d’un chemin en cours, et de mon univers poétique.
Je le repartage comme tel, non pas pour livrer une œuvre achevée mais pour donner à voir ce qui se passe quand on se rend à l’écriture.
Bonne lecture !
Pourquoi des murs blancs dans une ville grise de Maël Bouteloup Leriverand
( cliquez sur ce titre si vous voulez télécharger le recueil sous format pdf)
Chambre d’A.
1
dans la chambre d’A. ça regorge de livres dans tous les recoins
des cartes d’art collées sur les murs de carrelage où il y a l’évier
une statue reproduction du Discobole de Myron et
le bureau en bois qui paraît ancien puis des cartes représentant
un marin et des petits mots dans un bocal rempli de
pinceaux de ciseaux de stylos des boites empilées
ensuite le radiateur et la fenêtre après le lit encore à droite
tout proche du bureau des petites étagères de livres
dans une alcôve parmi eux tout près de la tête quand on dort
les livres d’enfance comme Le petit Nicolas et Charlie et la Chocolaterie
comme proche du rêve
de l’autre côté du lit les autres bibliothèques les livres empilés des photos
d’A. et de ses amoureux en photomaton c’est
une chambre de tendresse ici
car les histoires d’A.
ne finissent pas mal en général
2
je me mets nu sur le lit je pense
à l’idée des autres corps venus avant moi
qu’un matelas certainement en plus des draps
est autant chargé d’histoire
que grâce à lui se forme aussi cette chambre
où un entremêlement de corps différents
s’est allongé prélassé a fait l’amour a jouit s’est ennuyé a tapé sur le clavier d’un ordinateur
sur les genoux a lu un livre mangé grignoté bu une boisson un thé a vécu
une intimité
ce lit même où je ne suis qu’invité
que je n’occupe le temps de quelques nuits
dans l’ailleurs de la grande ville – fiction
c’est une idée de la tendresse seule
qui n’a que mon imagination pour
s’étendre et vivre entre ces murs.
3
je repense dehors aux tempêtes passantes
en errant sur les boulevards
aux cris des femmes se disputant sur l’autre palier
dans une langue que je tentais de déchiffrer en vain derrière le judas
hier soir j’ai veillé tard ne me suis pas rendu à la fête sous la pluie
je ne suis pas sorti de la journée j’ai simplement un peu écrit
j’ai dormi surtout me suis réveillé à midi j’ai lu Tondelli
l’histoire d’un homme perdu après la mort de son amoureux
je suis sorti j’ai marché j’ai tenté de me perdre dans des petites rues
de résister aux flux des foules et des selfies près des ponts
j’ai traversé j’ai lu Rimbaud sur un mur mélancolique
j’ai cherché une place à écrire j’ai surtout regardé les passants
une averse a mouillé mes vêtements j’ai songé qu’il était temps
de dépareiller mes chaussures de peine et mes chaussures de joie
de profiter du vent nouveau m’enivrer sous les pleurs des toits
4
l’ailleurs devient ici quand l’ailleurs reste là-bas
d’où je suis
d’où je viens
la solitude est une ballade mélancolique
sur les traces des tempêtes
elle dégouline des toits comme autant de rivières sortent des lits
provoque ce brouillard de voix qui fait pleurer les âmes endolories
il est seize heures de l’après-midi et le jour se fond en soir
alors les lumières sont artificielles
pour éclairer les pages sous mes yeux
pour se protéger de la nature froide
le corps sous la couette transpire
les doigts s’agrippent au livre dans un effort pour oublier la dispute
en soi l’immobilité est en débat sur
la gestation d’un mouvement nécessaire
ne suis-je pas trop resté en dedans depuis – l’homme
pour que je m’en libère ?
5
l’appel de la nuit résonne en amendement solitaire
je me rappelle
une étude présentant la compagnie comme
secours essentiel
contre les accidents vasculaires
contre les angoisses
contre le stress
ainsi écrire
ne tient pas plus chaud que les bras d’un amour confortable
de la paralysie de mes états de bleus
mais les draps sont chauds croyez-moi
les draps sont chauds
et je m’endors d’une nouvelle promesse
faite de moi à moi – fiction
6
demain sera beau et chaud
demain j’écrirai d’autres choses
je me laisserais guider par
mon état d’esprit dégouliné sur la ville
je renverserais l’encre de ma vérité sensible – réel
7
je revois en rêve le bleu de l’immensité de la mer
je me réveille en voulant marcher sur l’eau et le sel
en répétant ces question que j’aime
où commence et où finit la mer
où commence et où finit le ciel
où commence et où finit la terre
8
je me réveille dans la chambre d’A.
j’y suis invité mais au bureau me tiens droit
je crois avoir trouvé la réponse
la mer le ciel la terre n’ont d’importance
qu’en les dessinant soi-même
qu’en les imaginant mouvement sur
mouvement sur mouvement comme
tremblements en mon corps
c’est aussi ici que le savoir se trouve
à comprendre ce qui se passe en soi
à chercher à apprendre à ausculter
alors soudain je sais
c’est dans ma poésie
que seul je me tisse une peau.
Près de la mer ou de la Seine
Qu’y a t-il dans la grande ville qu’il n’y a pas près de la mer ?
Des garçons comme moi des garçons à aimer
seulement des garçons ?
des garçons qui se tiennent la main
surtout je crois que c’est le plus important
des garçons qui s’aiment
sur les marches devant la Tour Eiffel
que ça surprend
des garçons comme moi
qui ne suis pas d’ici
qui ai vécu des baisers dans les ombres
de l’amour à trois heures du matin sur
le toboggan de mon enfance
avec des garçons de nuit qui me disent
je ne suis pas comme toi
ici je connais un peu le jour
ce que ça fait de croiser des yeux qui vous regardent
me sens novice de tout
j’admire les statues nues dans les jardins
des corps éternels à la vue de tous
Et des librairies au détour des rues plein de librairies
et des rencontres à faire et des choses à vivre à raconter
des détails dans le métro sur
les mains aux rampes des visages inquiets
je serre fort ma sacoche
j’ai connu le vol matériel je crains
de perdre quelque chose ici
de m’y perdre sans suivre les flèches
j’ai déjà fait le métro sans portable
la Marche sans portable
en sortant dans le jour
des rues de la foule de l’Odéon
des hommes vieux barbe blanche débattent sur les bancs
parlent de l’intelligence artificielle comme d’un fléau
je vais au-devant le débat tourne autour de
on ne peut plus rien dire
mais ils disent
pourtant quand moi j’écris je les laisse dire
j’écris par-dessus
ça c’est le pouvoir que je me donne ici
suspendu au-dessus de mon clavier
ma manière de marcher continuer à marcher
à évoluer sans critère de réussite
je veux qu’on me lise comme une personne qui n’a fait que se promener
dans les rues les quartiers près de la mer ou de la Seine
en ne souhaitant qu’être plus léger.
Août 2023 à Paris
1
La mélancolie là-bas portée par les vagues
tout près du fleuve le manque de l’horizon ici.
2
J’ai les tatouages sur mon corps pour me rappeler
que j’avais besoin de le personnaliser
qu’on l’identifie pour cacher les marques que tu avais laissées
je ne pensais jamais te revoir encore moins dans la grande ville
mais ironie de la vie tu es réapparu pliant ton linge dans la laverie
tu m’as reconnu
ça aurait été plus simple que tu ne me reconnaisses pas
et nous nous sommes regardés en se demandant
qui était le revenant dans cette histoire.
Tu avais peur comme si j’étais le monstre tu voulais que les premiers mots soient
des mots d’une conversation banale
salut ça va
j’ai joué aux banalités en les détournant seulement avec mes yeux noirs
je n’ai laissé ma colère s’exprimer qu’au coin de mes iris.
Je ne serais pas le monstre tu ne retourneras pas la situation.
Je t’ai proposé un café pour parler autrement changer la sphère du small talk déplacé
aller plus loin que les métronomes des machines à laver
car ce que tu as tâché reste incrusté.
Tu as refusé tu n’as pas le temps tu vois des amis tu veux m’oublier c’est facile
tu avais dès le départ affirmé que tu ne te souvenais de rien
ni du port de nos baisers ni de la voiture sur laquelle ton corps forçait le mien.
Repartis chacun de notre côté je ne devrais pas t’accorder ces mots d’importance
mais je dois évacuer et écrire m’aide à t’extérioriser
je ne camoufle plus désormais je dis
je tords chacun de tes doigts que tu as mis sur ma bouche
et j’en fais de la poésie.
3
Aussitôt je reconnais son sourire qui s’avance vers moi, au croisement la bise de la matinée entamée sans autre pensée que : je suis content de te revoir, une joie dans le cœur, une curiosité.
Nous parlons et cela nous est naturel de discuter de nous de nos amours, ce n’est pourtant que la deuxième fois que nous sommes à un café, mais je sais que sa présence m’est rassurante sans jugement reniflé.
J’apprends sous ses paroles décomplexées la mise à mort de la honte, la possibilité de s’en détacher comme on jette un pansement usagé.
Sous les éraflures au-delà des chemins de clous la vie est un amusement, une infinité de variations à soi-même composer dans les enlacements. L’amour les doigts étreints les caresses et les baisers naïfs, il m’expose un jeu de dès sans aucune règle que celle que l’on décide de créer.
Il se tend vers moi reposant sa cuillère mouillée me raconte une nouvelle promesse d’aventure, une nouvelle idée, une réinvention amusée. Sous les anges ses yeux pétillent d’une fierté d’une joie attirante c’est un guide de l’instant qui me tend la main pour traverser la mer passive, éloignée mais encore en moi. Il me rassure ce n’est pas si grave c’est moi.
Dans mon vague à l’âme ma solitude il la partage ne la condamne pas, on s’en fout on pourrait encore voler planer au-dessus des toits, regarder les garçons et parler des chambres où la tendresse est invitée.
Je mesure les marées j’y trouve de la quiétude en le quittant au pas de son immeuble, c’est un long débat qu’on pourrait continuer, il m’en donne les clés pour la prochaine fois. Je continue de me promener c’est une habitude sur le chemin je trouve mon tempo, je n’ai rien décidé, ne me suis pas vraiment projeté je sais que j’écris que
nous nous sommes lus nos poésies de dix-heures de la matinée d’un quotidien
sans horaires fixes
que j’y trouve ma liberté presque chuchotée comme un secret.
Être écrivain à ses côtés ne m’est plus étranger c’est une différence à tisser, nous veillons à nos errances joyeuses un peu timorées, sous nos mains les mots tapés au clavier l’anecdote romantique d’une nuit d’été, le désir d’une vie libre.
4
Sur les panneaux du Marais les yeux d’un garçon collé regarde les passants
d’un regard d’envie de curiosité un regard vif mais aussi maladroit
les yeux me croisent je les fixe un instant ma mémoire les imprime
je les cherche aux autres rues et je les vois affichés sur des murs le garçon
est un acteur
c’est écrit en bas de la photographie quand elle n’est pas abîmée
acteur en lettres noires et rien d’autre que son regard ses sourcils sombres
ses cheveux en broussaille son visage rond exposés sa mise en scène dans les rues
au quotidien qui est-il autre que cette image ?
je me pose la question sur le trajet
et ainsi se forme sur les trottoirs
auprès des femmes qui attendent devant le Monoprix
une attirance
un objet de désir
une curiosité
un mystère
une projection sur
une peau de papier.
5
Je rêve en regardant passer des vieux hommes main dans la main
de me projeter en eux et en mes derniers jours
c’est bien la première fois que je me mets à y rêver en souriant
attendri la tête penchée sur mon verre de rosé en terrasse bohème
que dirai-je aux gens que j’ai connus et aimés
quand ils seront à mon chevet
je dirai je n’ai fait que m’amuser en vivant
c’est mon souhait
dans les joies les pleurs les rires et les mélodrames
en me cherchant à changer les masques et les rôles à jouer
à me faire un peu comédien pour me réinventer et me trouver
en caressant des hommes en dansant avec eux enivré
d’alcôves et de salives à embrasser à me faire
garçon abricot à éplucher
même si je ne me suis jamais vraiment senti attirant
que des complexes ont pris trop de place dans ma vie
je me vois marmonner dans mes dernières forces à quel point
j’ai pris du bon temps tout en le laissant s’écouler dans le sablier
non sans craintes pourtant
je raconterai les tendresses de nos garçonnières liées à nos marées personnelles
que c’est aussi ça qui rend la vie plus sucrée au-delà des rayons du soleil
des ombres qu’ils déploient sur nos amours gays je me souviendrai
des cajolements de plaisir
même si des mauvaises mains hantent mon corps et le tourmente encore
quand il étreint d’autres peaux dans des tiges emmêlées
je dirai qu’il n’a pas été un simple outil une chose un objet
mais une émancipation pour ressentir que j’ai appris je ne veux pas
laisser crever ma sensualité
je veux mourir d’aimer et qu’on me le dise même sans mots
je t’aime en regards en frôlements
sous ces draps qui ne sont pas les miens
sous ces odeurs effarées et mijotées
je ne veux pas que l’on soit purement étranger mais qu’on prenne notre temps
de nous apprendre en nos chairs et intimités en nos rengaines et habitudes
c’est aussi aller au-delà des carcans et des cases des applications
je veux ton nom et le chuchoter à ton oreille loin du divan
qu’il soit mien et mien qui ne soit plus pareil
car les corps se souviennent bien mieux que les cerveaux
je voudrais pouvoir dire sous tes baisers à mon chevet
que je me suis aussi aimé.
6
Un cœur avec ses doigts écartés son regard demande de la tendresse
que sa jeunesse encore arrogante espère sans la violence mais la passion
des coups bruts il s’alcoolise un peu trop mais danse sans juger
comme si toute sa vie en dépendait vivre vite dépenser du fric
mais aimer avec effroi une nuit un jour ne pas s’attacher à l’éphémère
ne parler qu’en langue étrangère un dessin-animé que l’on projette
sur nos corps caressant les âges et les possibilités suis-je de trop
je ne veux pas y penser je n’ai embrassé que des lèvres douces
des comédiens et des docteurs embaumés de chlore et d’huile essentielle
et de lui me suis entiché sur nos ébats puérils une légère amitié.
7
C’est un nouveau matin dans la chambre prêtée
la lumière se dépose zébrée sur mon corps
il fait si chaud que j’ai dormi la fenêtre ouverte
nu sur la couette me suis réveillé un peu perdu
onze jours le compte à rebours est lancé en vérité
depuis que je suis arrivé je compte les jours les nuits
comme je faisais enfant en Décembre avant Noël.
La semaine dernière il était encore là il faisait le café
à l’italienne il me dressait le planning il me chouchoutait
la semaine est passé si vite je le pense depuis que
je n’ai aucun boulot fixe le statut social du chômeur
les jours passent à une allure vertigineuse je me sens hors temps
presque hors sol je n’ai pas envie de revenir à Brest
mais je m’y prépare psychologiquement je fais tout
pour ne pas y revenir je me sens traître de ne pas ressentir
de la joie mais une déception à retrouver ma chambre à moi
ma famille mon foyer à fêter l’anniversaire de mes parents
je ne gère rien je devrais m’impliquer davantage.
Contrairement à la dernière fois, j’envoie des curriculum vitae
pour travailler et pour avoir une installation dans une chambre ça m’irait
la même chambre qu’Antonin je n’ai pas demandé combien il la payait
je garde en tête son conseil de passer un concours de la fonction publique
tout comme ma mère me l’avait conseillé de passer un concours
pour avoir un statut stable pour pouvoir aussi garder du temps pour écrire
alors que c’est écrire que je veux faire pour le restant de ma vie
écrire pour vivre sinon à quoi bon je veux que ce soit ça mon statut pour la vie
que ça me statufie dans les esprits le temps et les espaces qu’on se dise
une bonne fois pour toute
Maël est écrivain oui écrivain
et rien d’autre
8
Être ici en comptant les jours qui me reste
me triture la tête de deux options
rester ou revenir
parfois la réponse me paraît évidente
rester
parfois la réponse est autre
revenir
je peux écrire où je veux
je peux écrire de ma chambre d’ado
ou d’une chambre louée à sept cent euros
je peux décider de quitter ce confort
ou de ne pas le quitter de
rester près de la mer
ou près du fleuve et
des statues qui soutiennent les fenêtres
la mer me manque et ma famille oui
mais si j’y reviens que se passera t-il ?
Du temps, c’est du temps que j’ai besoin pour écrire
de l’espace c’est aussi de l’espace pour écrire
j’aurais choisi mon propre timing mon tempo
mais les contraintes sont matérielles et à contrario
des fantasmes de la grande ville et de sa Seine
ce n’est peut-être pas la bonne année mais
j’ai un choix à faire puisque j’ai postulé
rédacteur de compte-rendu des réunions d’entreprise
premier entretien et l’idée me plaît mais m’éloigne
de l’écriture et des possibilités peut-être de la poésie.
Devrai-je vivre raisonnablement ou me plonger
dans l’ivresse de la création et des errances
qu’on ne sache pas trop ce que je fais
qu’on ne sache pas me mettre un statut social
autre que demandeur d’emploi alors que j’emploie l’imparfait.
Mon malheur est commun et partagé je ne suis pas bourgeois
et il me faut aussi cinq cent livres de rente et une chambre à soi
pour que je puisse absolument m’y consacrer.
Du temps de quoi vivre de l’espace cela paraît si
démesuré ?
9
Écourté le séjour
j’étais venu sur un coup de tête
me disant si je pouvais vivre ici
encore un peu
mais il me faut toujours un temps d’adaptation comme si je
me préparais à sauter dans le vide
lutter contre mon vertige
je papillonne aux alentours de la Seine mange des tartes sur les quais
Les Saisons à la main je picore quelques pages puis une citronnade
pour correspondre au soleil de l’été indien dans le fond c’est
aussi pour prolonger mon séjour d’Août
mais c’est différent
toujours quand je viens ici
je vais au sauna cité du soleil
je ne vois que des ombres et je deviens ombre je fuis les conversations
mon sexe qui bande des bouches qui le caresse j’embrasse des garçons
qui jouissent et me disent merci enchanté salut repartent se confondre
je ne suis là que pour quatre jours maintenant
un jour m’a été enlevé
bug sur l’appli train annulé je n’ai pas pu suivre des soirées
mais sur la scène ouverte
je me suis convié
et je lirai
à voix haute gorge serrée un peu de palpitation peut-être ici aussi
je cherche à faire entendre ma voix
et un amour qui me rassurerait
je me suis imaginé rire avec un garçon les pieds au-dessus des cygnes
l’odeur de la rive les bruits de la ville au-dessus de nous les sirènes sur les ponts
mais en quatre jours seulement la solitude est une amie
qui prendrait un peu de sa place près de mon corps couché
danser toute la nuit
et l’amoureux un rêve
je ne suis pas sorti
mon envie était autre sans trop savoir pourquoi
j’ai écrit sur le lit j’ai préféré écrire.
10
Je prends des rues reconnues déjà prises pendant un week-end
ou durant d’autres jours aléatoires je tergiverse intimidé toujours
comme lors des premiers rendez-vous des premiers baisers de l’amour étranger
j’observe sans trop savoir quoi observer je guette des signes je quête des repères
des noms qui me disent qui m’évoquent une nostalgie sur les plaques grises.
Au bout de la rue de Rennes la gare Montparnasse devient mon monument
moi qui voulait tant partir de Brest me voilà à écouter Miossec avec une nouvelle sagesse
une proximité du tout familier des odeurs du port aux bruits des fêtards de Siam,
me voilà à espérer et à guetter un compagnon qui serait la frontière entre
ma terre natale et ma terre à venir
un guide des nouvelles habitudes
qui ne seront pas des ruptures
ni des cendres de Recouvrance
c’est dans mon sang
à tout jamais
c’est peut-être en prendre conscience qui me bouleverse tant.
Dans l’appartement où je séjourne je mange devant les bols bretons amenés
comme les galets par la mer je vois les dessins familiers des coiffes bigoudènes
le propriétaire n’est pas breton pourtant il aime la Bretagne c’est une amie
je me confie me disperse dehors le temps est gris mais je ne suis pas d’ici
je suis de Brest.
Brest change et Brest reste
1
je suis une ville qui mue
me décloisonne m’étend me
maquille
je suis une gueule cassée
on m’en parle tous les jours
de ma gueule de mes rues
de mon corps de
ce que j’ai été de
ce que je suis de
ce que je deviens de
ma mue
2
J’habite une ville qui se reconstruit toujours. Les grues étendent leurs bras métalliques sur le port. Les ouvriers se suspendent au-dessus du vide ou se terrent dans le sol creusé à la pelleteuse, même en hiver.
Au centre-ville un deuxième tram passera par ici, quatre-vingt arbres se coucheront à tout jamais, pour en faire apparaître de nouveaux, mieux agencés, et laisser la place aux rails et aux fils.
Mais on peut voler au-dessus de la Penfeld, dans une cabine en verre jusqu’au nouveau quartier des Capucins, construit sur les lieux d’un ancien entrepôt militaire. La dynamique a changé depuis mon enfance et depuis lors je note les changements avec méfiance, je marche toujours à côté de moi et des fantômes témoins, des souvenirs qui s’accrochent tant bien que mal aux lieux éphémères.
Je sens en moi la contradiction de, pouvoir grandir sans plus penser au passé, mais c’est toute ma forteresse que je m’étais fabriqué qui se déconstruit. À chaque écorchure chaque chantier pieux, je déboulonne les trottoirs que j’ai connu pour continuer à marcher sur mes pas.
Le premier baiser dans le parc est devenu un skate park plus grand, on glisse sur les rampes de ma peau en mue mais je vois encore ses yeux sous la lune sur le banc, les premiers mots d’amour et de désamour.
Le haut de la rue Jaurès se vide d’années en années, pourrait-on encore croire que je courrais ici jusqu’au cinéma, tenant dans ma main la main de l’amoureux de l’adolescence ?
Pourrait-on encore imaginer Querelle et les marins de Genet remontant la rue de Siam se pavanant dans les bars et les pubs ?
Pourrait-on encore penser que Barbara riait ici près des fontaines, sous la pluie battante avant que son amant ne parte pour toujours ?
C’est Brest et sa place Liberté devant la Mairie qui ont remplacé les baraques d’antan et les allers-venues des soldats américains, abattus les remparts s’érigent les HLM à Bellevue ou à Keredern.
Ici c’est Brest et les stigmates de la Guerre qui l’ont détruite, forcée à se réinventer toujours en lignes droites et en béton gris, il restera toujours ça. L’Histoire infusée dans toutes les rues. Les déminages de ce qui reste encore dans les veines bretonnes.
Car demeure le pont de Recouvrance qui chante quand
le temps passe comme un voile entre ses filets.
3
j’essaie de m’envisager
mais je reste grise et
malade
je suis une ville qui a une histoire
on m’en parle tous les jours c’est
à tous les coins des rues c’est
ce qu’on dit à qui me trouve laide
4
Finie la terre commence la mélancolie
des temps qui changent d’averses en tonnerre
de tonnerre en lumière en tempête en ciel bleu
sur les bâtisses en béton gris les couleurs
du soleil qui se couche sur la rade et Tanguy
je reste contre lui et sa bière et je revis
le bal des marins éméchés et la fébrilité
des pieds dans nos baskets trempés.
M’as-tu pardonné d’être si peu habile
quand nous nous promenions sur le cour Dajot,
dans l’obscurité la plus indocile de n’être plus très beau ?
Le monument aux disparus est une flèche pointée dans le ciel
je l’observe encore et j’y entrepose les souvenirs de toi
entre la mémoire des soldats morts notre histoire d’amour
en cette époque déjà a existé un homme attendant
las et fébrile de n’être pas aimé
sous les éclaircies mâles du Finistère en juillet.
5
on dit
je suis une ville qui a une histoire une ville
qui a été perdue une ville détruite et reconstruite
dans la précipitation une ville disparue en renaissant
j’ai laissée ma peau
j’ai laissée ma terre
j’ai laissée ma mer
je me suis baraquée et bétonnée je
me suis reconstruite droite et étriquée
depuis
je suis une ville qui mue
et je t’ai pris entre mes seins
mon enfant né
d’enfants de mes terres
eux-même nés d’enfants
appartenant à mon histoire
je ne peux t’abandonner mais
tu es parti
6
bien avant de te connaître j’ai appris ton nom
on me l’a inculqué à mes lèvres pour qu’ils le disent
qu’ils répondent à la question
d’où viens-tu
je viens de
brest
et j’ai trouvé le son bizarre à ma bouche
je me souviens
le répéter brest brest brest
pour comprendre le nombre de syllabe
et j’avais l’impression d’entendre
le nom de la perte – un manque
déjà tu m’étais un mystère
7
je suis un enfant né sur tes sentiers je porte
le nom d’une de tes langues que je n’ai pas apprise
tu m’as bercé nourri de ton air marin et de l’horizon
j’ai de ton eau dans mon sang dans mes veines
mes parents et ma famille ne voulaient pas te quitter
mes parents ont dû mais ils revenaient pour les vacances
pour des jours d’anniversaire de fêtes ils disaient
pour s’aérer pour retourner aux sources pour être près
de toi – ils sont revenus
je t’ai rencontré une nuit d’hiver on m’a porté sur des épaules
tu resplendissais de guirlandes à tes arbres à tes façades
on m’a montré la place Guérin on m’a montré l’école
on m’a dit maintenant ce sera ici ta vie là où tu grandiras
j’ai senti la crainte j’ai senti l’émerveillement j’ai senti
le basculement j’ai vu les éclairages j’ai senti la mer
depuis
je cherche comment parler de toi – te dire
je ne peux t’abandonner mais
je suis parti
8
en vérité tu n’es
jamais vraiment
parti
tu restais dans
mon corps
mon cœur
mes veines
Si mes racines sont assez solides
1
Les heures bleues tombent sur les toits
et les fontaines de Marta Pan m’éclaboussent
sous mes yeux les gouttes ramenées par le vent
s’écoulent jusqu’à mes vêtements d’adolescent
je descends jusqu’aux os de mes pieds irrités
oui mon corps fonctionne je vagabonde d’idées en idées
ce n’est que ma tête qui pense à
aller au cinéma
aller à la librairie
aller à un café
boire une bière
aller au sauna
aller à la gare
prendre un train
la pornographie
dormir.
2
j’essaie de ne pas écrire en me complaisant dans le noir qui revient
d’insister sur la dimension passagère et
la temporalité des jours qui se rétrécissent
l’année dernière
je me perdais dans les mêmes fêtes et les mêmes cabines
en attendant que mon corps s’éprenne d’une chaleur montante
aujourd’hui c’est moi qui fait le feu
mes doigts allument le briquet sur le bois
et j’essaie de lire des choses en me concentrant
ou de taper au clavier
la fin de l’histoire
3
j’y vais plus lentement je fais du tri dans mes bibliothèques
c’est peut-être là que ça a commencé par
ce tri nécessaire mais difficile
ce ne sont que des livres que je n’ai pas lus pourtant
au nombre de deux cent je ne les lirais pas avant trois ans à tout casser
je lui en parle allongé sur le divan elle m’arrête et m’interroge
si c’est aussi difficile peut-être que ça représenterait
une forme de rupture
avec cette époque
l’époque des vidéos
l’époque de ma rupture avec lui
l’époque des heures bleues sur capot rouge
l’époque du confinement
que j’ai l’impression d’y être encore un peu
en exil
c’est l’expression qui revient dans mon esprit
quand je veux décrire ce que je ressens
comme privé de mon
vrai lieu
je suis là pas vraiment là
un peu à côté
un pas seulement à côté et
ça suffit pour être en déséquilibre
comme la Tour de Pise
4
me sens un peu vide et la petite musique revient c’est celle
proche du voile de bruit
de la tempête dans ma tête
un long murmure
je ne sors que pour contempler les arbres couchés
et leurs racines à la surface
comme c’est étrange de constater
ce qui ne devait pas être montré
ce qu’il y a sous le béton façonné des trottoirs et des routes droites
alors je me demande ce que je laisserais au monde
si mes racines sont assez solides
aux vents et aux tremblements…
5
séance finie elle s’excuse de m’en remettre aux averses
elle m’indique l’existence d’un café en haut de la rue si je veux m’y réfugier
en attendant que ça passe
mais je marche pour me dégourdir c’est comme ça que j’attends
que le ciel se découvre
pour que je puisse de nouveau
ouvrir mon manteau.
Ma peau de nuit
1
Danser toute la nuit ambiance club cave souterrain
sur de la pop remixée gimme more rude boy i will survive
cette nuit nous sommes tous britney gaga rihanna beyoncé
et nous bougeons comme dans les clips façon dirty sexy comme des dolls
cuisses au sol twerk vulgaire la chair dans nos cuirs on danse freak
l’air de rien nous savons la chance d’avoir un endroit comme celui-ci
torse nu la chaleur me monte je montre ma peau j’avoue je veux des compliments
qu’on me chuchote que mes tatouages sont magnifiques sans me demander le sens
ça ne s’y prête pas dans ce genre de lieu les histoires du passé c’est tonight is the night.
Un garçon m’embrasse dans le cou ses cheveux sentent le monoï
en espagnol il me dit te amo je le crois je vis trente minutes de romance
peau contre peau c’est un nouveau langage des codes spéciaux une autre prononciation
qu’à l’extérieur ici on se comprend rien qu’en se regardant
un désir suspendu aux croisements des yeux.
Mais un moment les lumières s’allument pour nous faire sortir
comme des vampires artificiels la ville s’éveille mais nos corps insomnies
s’élancent en défilé dans le métro se mélangent aux travailleurs
crops-tops paillettes perles robes boddy vernis parmi les costards jeans chemises repassées
on épouse les variantes on ne se quitte vraiment jamais dans nos nuits épousées.
2
L’huile de la mécanique déborde de mon anatomie
les parois calfeutrées se gonflent proche d’exploser
les rats et les bactéries grignotent les joints à refaire
et je m’enfouis sous les draps qu’on m’ausculte
ça recommence ça recommence compte jusqu’à dix
retiens mon souffle c’est proche comme les éclairs
impénétrable plus rien à donner suis-je sexy quand je pleure
je me lèverai je jure que je le ferais j’écrirai
ce sera rien de bon pas vraiment mauvais
je ferai rimer l’ennui penché sur les ponts
rien d’autre que des conneries un peu jolies.
3
je me ramollis d’alcool à boire en trop de chants français
à crier faux au micro danser avec Blair puis
de vouloir une autre tendresse
celle du garçon au tee-shirt rouge capturé sur mon portable
je regarde la vidéo en boucle je veux l’embrasser de nouveau
qu’il me répète tu es le seul gars c’est la première fois
avant de ravaler sa salive au fond de moi l’excès
est le seul moyen que j’ai trouvé pour combler l’ennui
ou peut-être c’est autre chose
c’est toujours autre chose
une enclume qui rouille que je n’arrive pas à débarrasser
ses mains cherchant mon sexe sous mon jean serré.
4
Comme le café bu laisse ses traces sur les parois de la tasse
la tristesse tisse ses toiles sur la joie écoulée
colle aux lèvres même sous la langue qu’on y passe
son amertume dans la gorge comme un liquide éhonté
5
Je n’ai pas réussi à dormir j’avais les crocs
prêts à me tuer de te supplier de venir
dans mon lit que l’on concrétise hors du club
nos lèvres éméchées sur nos facettes humides
sans rien voir de la bêtise du jour qui se lève sans y penser
si tu étais là j’aurais laissé ma main sur ta peau
se perdre à compter tes veines dans une faim persienne
énumérant les possibilités contre toi de jouir
les volets clos sur les averses successives
à entasser dans un coin nos vêtements oubliés
et nos peaux de peine.
6
sous les pluies d’averse
mon corps dort
et mes lèvres gercent.
Renverser le stigmate
1
Renverser le stigmate comme on renverse une carafe d’eau sur une table en bois
le fait gonfler un peu de l’intérieur de soi laisse des traces
qui seront à transformer à vernir pour être emporté sur l’identité première
né pourtant j’avais toutes les éventualités d’une vie possibles
aujourd’hui dire non vous vous trompez ça l’a toujours été
je ne suis pas comme lui
moi j’aime caresser la peau des garçons toute l’année
dans l’obscurité d’une tente comme dans les prés de soleil
est un acte beau à qui peut l’entendre sans querelle.
2
nouvelle veste nouvelle coupe de cheveux
se préparer à revenir dans le monde
à chaque coups de ciseaux
on me dit ça fait plus propre que ça va mieux
je nettoie tous les jours mon visage
avec du gel gluant je restaure mes gencives abîmées à la caféine je tire des tronches
dans le miroir je pense encore que je suis bizarre j’y pense oui mais ça me va plutôt bien
je m’entraîne à tirer juste les fléchettes sur la cible et ça me tient au-devant de mon ombre
puis je me retourne vers lui
mon regard cherche l’imperfection sur son fin visage
l’embrasser encore m’emporterait en quel temps ?
du passé ou du présent
du soleil ou de la lune
la partie continue et je pose ma tête sur son épaule furtivement
il est le seul à ne rien dire sur la longueur de mes cheveux
alors j’attends.
3
Je n’ai pas beaucoup écrit de poésie
en Novembre
comme ma plume est partie à la dérive sur une mer gelée
que faire maintenant sinon se laisser porter ?
j’ai des vivres pour des mois encore
je passerai l’hiver sous une trêve même si les fêtes m’angoissent
je crois bien que quelque chose se fissure
mon corps est un iceberg
qui résiste mal aux dérèglements et aux incertitudes
je ne peux pas continuer
à accuser ceux qui m’entourent de ce que je suis fatigué de toujours vouloir exprimer
ma solitude se forme sur ce stigmate
que je sois le pédé le gay l’homosexuel
que j’écrive aux crochets à vingt-six ans
je n’ai plus l’âge d’avoir peur des griffes
d’un monstre qui couvre ma bouche
mais j’angoisse je paralyse des peurs insensés à me créer une bulle d’espérance
comme une cage dorée
traversée d’un abricotier je ne vois pas quel abricot est le plus mûr
je veux une vie calme à contrario du lieu dans lequel je me sens moi-même
l’écriture est un endroit troublé qui apaise comme il semble être unique
je refuse de dire à voix haute ce que j’écris
une île
un refus comme un moyen
de trop en dire sur ce que je ne veux plus accepter comme épuisé depuis mon adolescence
des insultes auxquels je dois acquiescer en rigolant
non les répéter ne les endors pas
ça me provoque toujours de la peine qu’on me désigne pédé tafiole tapette qu’on me force
à rire moi-aussi ou à réagir à ces mots à leur donner une justification à leur prouver mon existence
et pourtant
je ne prône pas le tabou ni le déni de moi je transforme ma honte en vers
reste que ces mots me heurtent quand ceux qui les utilisent ne les fréquentent pas au quotidien
alors peut-on seulement penser que les pédés ne font pas d’efforts quand ils doivent se
confronter à ce malaise qu’on nous passe la patate chaude comme pédé est notre registre les
regards se tournent vers nous quand on les entends
et je cherche depuis tout ce temps
un lieu à moi
comme une moustiquaire protège
la nudité d’un corps couché.
4
Comme demeure inconnu mon cœur sans coupures
ma chair transparente reste vêtue
d’un manteau d’hiver et d’une écharpe à prêter
tu me manques et je rêve en silence
mes mains près du feu
que ton haleine seule me réchauffe
mais je me trouble de voir ton regard s’attarder
sur ma peau charriée, ainsi la faire naître au monde
dans un embrassement incendié
ma ramènerait à la
possibilité de
m’être autrement.
Pourquoi des murs blancs dans une ville grise ?
1
Mes doigts autour de ton cou
est-ce mes yeux que je vois dans tes yeux ?
C’est un sanglot long tu sais un sanglot d’automne
je voudrais te faire payer tous ces malheurs traînés mais qui es-tu ?
Toi qui pleure sur mes pleurs comme un ange aux ailes brisées
nos corps comme carreaux cassés étendus sur le goudron
il ne fait pas si noir pourtant un jour à s’aveugler
de souvenirs enchaînés au creux de nos veines
ma mélancolie coule
prend des visages mélangés comme des masques superposés
le paysage n’est pas si moche mais
pourquoi des murs blancs dans une ville grise ?
Je ne suis qu’un homme qui se frotte contre un autre et s’y pique
ni passif ni actif radioactives nos terres à la merci d’un cri
égoutté de nos sueurs
nous sommes seulement couchés du mauvais côté de la mer
des errants sur une barque emportée par les courants
garde ma main dans ta main ne la quitte plus
ne regarde plus le ciel qui se teinte de bleu imagine
un rose ardent nous avalant
le début d’un grand incendie
et vois tout se détruire sauf nous jamais endormis
la flamme qui se fomente ne nous sera jamais mauvaise
c’est une consolation sur nos constellations.
2
J’ai pris du temps à me faire ma peau
je la couds encore dans le parc
où j’ai embrassé un garçon pour la première fois
maintenant à ma place d’antan
se trouvent des adolescents se refaisant une coiffure
à la tondeuse
et leur geste sous mon regard est plus tendre.
Reste fragile
1
Poète ne deviens pas une chair aux couleurs transparentes
ne te méprends pas sur les crocs qui te mordent
quand tôt le jour le noir te prends dans ses draps
elles s’assurent simplement que tu te réveilles.
Pose tes mains fripées sur ses mains secs
pour y sentir la terre les algues et les écorchures,
garde le silence quand tu ne l’embrasses pas
et hurle quand l’ombre fout sa langue en toi.
Écris Poète et chante faux reste fragile et malhabile
aime avec douceur comme on s’accroche à la vie
quand tes pieds se balancent au-dessus du vide
force tes yeux à se tourner vers le ciel
sans adresser aucune prière ni aucun psaume,
crois en rien du tout.
Sois celui qu’on ne voit pas qu’on aperçoit,
une bête qui rôde parmi la foule,
danse peau contre peau sans rougir,
frôle le jour et recommence jusqu’à trouver
une nouvelle façon de lui faire l’amour.
2
Un bout de soleil parvient sur mon bureau d’entre deux bâtiments
parfois il ne suffit que de ça pour se dire
qu’on est à la bonne place.
3
Entendu à la radio
que c’est la culpabilité
qui fait naître et nourrit
la mélancolie
comme de petits grains
que l’on donne
à un moineau
c’est notre peau
que l’on arrache
par petits morceaux
jusqu’à la honte
j’ai aussi appris
que l’on donnait du lait
d’agneau
comme remède
aux vagues à l’âme
avant pendant après
les guerres
les corps atteints
devaient se reposer
captifs
dans une chambre
aux volets fermés
sans de quoi lire ou écrire
juste dormir
et boire du lait.
4
Tout le mois de Février j’ai vu mes états d’adolescence s’accrocher aux branches des arbres
ils étaient encore bien abîmés bien amochés bien fragiles mais en eux le moment de dire
je n’ai pas tout dit de cette période sa confusion ses contradictions son brouillard qui portent
le nom des hommes
pour aller écouter de la poésie
je passe devant des fleuristes
et dans leurs vitrines mon reflet se mélangent aux bouquets
je suis ému et j’ai recommencé à écrire
le printemps arrivera
et je saurais me revêtir d’apparats pour consoler le corps du garçon fragmenté
il est venu le temps de t’écouter de te voir ne plus de moi te séparer.
5
Un viel homme devant les restes d’un cinéma à Montparnasse
rassemble sur une table en bois
des pièces de puzzle
la foule continue et au croisement
je regrette de ne pas être resté
pour l’aider à
ésoudre
ce qui devait être une reproduction
de la Nuit Étoilée
m’enlever de la foule qui vous prends trop souvent dans son berceau comme si c’était quelque
chose de plus important encore que
s’asseoir
et se triturer les méninges à
assembler
une poésie de la vie
simple comme un puzzle
un art de se réinventer
un art d’être Poète.
Le moineau et son chant absent
1
le moineau chaque matin sifflait
au rebord de la fenêtre
l’ange se réveillait
étendait jusqu’au plafond
l’ensemble de son corps
le long de son échine
les ailes se déployaient
crispées d’avoir été trop endormies
le moineau chantait plus fort plus joli
il regardait l’ange venir près de lui
et attendait le chaud baiser blanc
l’ange le lui offrait un jour sur trois
son humeur comptait au chant du moineau
qui sans lui se réduisait à
quelques sons bleus
2
un matin l’ange resta endormi
pour le moineau se fut
le début de l’éternité
il a arrêté de chanter et attendu
le réveil d’un matin autre
jusqu’à entendre un jour
sur le rebord d’une autre fenêtre
le chant venu d’un autre gosier
le moineau en trembla de tout son être
et murmura aux vents l’absence
qui en bien des manières transmis
aux feuilles des arbres et aux corps nus
près de la rivière le deuil d’un amour.
Puisque dans la nuit la Tour Eiffel brille
1
Pourquoi cette sensation confuse
ils sont partis ils m’ont laissé ici
comme un abandon
et pourtant c’est moi qui suis parti
moi qui ai abandonné quelque chose de moi
tout en ramenant des bouts de ma chambre
dans une toute nouvelle
créer du neuf avec de l’ancien
des amulettes
portez-moi chance
j’en fais le vœu quand la tour Eiffel brille
devant nous
nous quatre ici dans un bar roof top
nous
nous qui passons nos nuits serrés les pieds de ma sœur contre mes pieds
nous qui nous baladons dans les rues en regardant en haut
pointant du doigt les architectures que nous trouvons jolies
des fantasmes emmêlés sur les rues et les monuments
coupure de courant nos verres à la main
quand la lumière se rallume
je crois que j’ai des larmes aux yeux et que je souris
désormais c’est là que je vis
le lendemain problème technique le badge où j’habite n’ouvre plus
mon père cherchant des viennoiseries ne peut plus entrer
il nous appelle de dehors
nous lui ouvrons
du temps en plus avant qu’ils ne partent
avec la voiture moins chargée
pour eux c’est un aller-retour
et il y a encore les embouteillages sur le périph
je leur dis au revoir avec la main
le froid attaque ma peau
mais à l’intérieur je me réchauffe de mes pieds
chauffage au sol
je leur écrit que je les aime et je déballe les cartons
j’aménage les onze mètre carrés
comme on résout un puzzle
ils ont plus de sept heures de route en comptant la pause
c’est le temps que j’ai mis à disposer les livres apportés
à aller chercher des ustensiles pas chers
et la suite
de la série que je regardais et que je n’ai pas eu le temps de finir
avant de partir
je l’ai trouvé je la regarde ce soir
et alors je sais qu’il n’y a aucun abandon
ni de ma part ni de leur part
aucun abandon
mais une continuité.
Message de papa à 19 heures 57 :
tu vas te les cailler demain -2 ressenti -7
même à distance il s’inquiète toujours de si je vais avoir trop froid.
2
Tu penses que l’on peut aller dessus
comme si tu avais une terrasse ?
et je réponds oui que c’est le toit d’un magasin
l’ancien locataire laissait simplement des plantes mais peut-être que l’on peut
se prélasser là devant la fenêtre et le bâtiment en face et la rue
en été
quand il fera assez chaud
mon père laisse des bouteilles d’eau dehors
c’est ce qu’il faisait à Bégin avec ses collègues quand il y travaillait
il en parle
comme d’un temps où il fallait se serrer les coudes
il avait pas de frigidaire
alors il laissait les choses dehors dans le froid
donc les bouteilles d’eau sont dehors
et la bouteille de vin blanc non terminée reste dedans
je la regarde un temps à chaque fois que j’ouvre le frigo
quand devrai-je la boire
seul ou accompagné je la prends et je vois qu’il ne reste assez que pour un verre
l’offrir ou en acheter une autre
pour une occasion quelconque
quand cette chambre connaîtra son premier garçon à aimer
je pourrais
lui proposer mais quelle idée bizarre de saouler un garçon à aimer
je ne veux plus
qu’il y ait une autre ivresse comme diversion à ma timidité ou à mes silences
alors la bouteille restera ici jusqu’à quand ?
Et je repense à elle le soir avant mon départ il reste encore les fèves Minion que j’ai
emmené avec moi ils trônent proche des livres
j’avais besoin d’une trace de cette dernière nuit
mais je crois que ça me rend un peu triste l’ivresse de ce moment et de ses bras autour de moi ses
baisers de salive et ses larmes chaudes
je ressens un peu d’une tristesse dans le ventre son
odeur de vin c’est aussi ça qui reste dans le frigidaire
alors si je la bois si je l’avale
qu’en restera t-il
qu’une bouteille vide sûrement et / son absence son manque.
J’écris j’essaie
1
il n’y a pas eu un seul texte depuis que j’ai commencé à écrire sérieusement où je ne me suis pas posé la question du je
c’est ce qui me vient naturellement ce je
alors quand on me demande de quoi parle mon livre ou ce que j’écris je dis ça parle d’un je qui se cherche autre
je relis plusieurs fois le recueil de poésie que j’ai terminé d’écrire je l’ai envoyé à M. pour qu’il me dise si ça vaut le coup que je l’envoie à des maisons d’éditions il m’a dit après quelques jours que oui surtout à celle-là (insérer nom d’une maison d’édition de poésie connue) je suis sûr que ça pourrait les intéresser je te vois même dans leur collection poche directement
puis avec Baptiste après une rencontre aux Mots à la bouche aux Enfants Terribles il dit il est temps Maël qu’on t’entende qu’on entende ta voix il me voit me tordre sur ma chaise il me dit et que t’acceptes
2
si c’est le creux d’un jour qui s’en va
alors regarde toi
et regarde toi bien.
3
Coulent les couleurs sur mes contours
ta salive nourrit ma plume
des éclaboussures entre toi et moi
on se renverse
une mer à naviguer
et des pages à remplir
au gré du vent les emportent
le soleil dégouline sur mes doigts
et mes yeux aveugles ne demandent
que tes caresses pour les raviver.
4
J’aime ses fossettes et son visage qui change quand il rit
je me demandais ce que j’avais aimé chez lui
la nuit d’août où je l’ai embrassé
si j’avais vu juste
son visage qui change quand il rit
malgré l’ivresse
et ses yeux qui se plissent
il me parle de Sartre qui courait nu à Montparnasse
du geste d’écrire
cherche à débattre
me lance des perches que je ne saisis pas
que je refuse de saisir
je crois que je réponds à côté souvent
je ne me convainc pas moi-même sur mes réponses
en voulant le caresser le tenir dans mes bras
je le regarde
consoler son mal de ventre
je le désire comme en août
mais en hiver le temps se cristallise
dans le métro on s’embrasse
et nos joues rougissent.
5
parfois je me sens presque invincible et conquérant avec l’idée un peu naturaliste des romans d’apprentissage (j’aime les romans d’apprentissage) et d’autres fois ça me lamine je suis devant le clavier les doigts posés sur les touches et je me dis
franchement t’as pas grand-chose à raconter mais
j’écris je continue
je reformule mes idées
mes projets de vie
écrire en fait toujours partie sur tous les plans
j’écris je continue
6
mots râlent dans ma gorge
silence ténu tel un collier trop serré
je suis dans des tentatives
j’échafaude
des projets sans arriver à les nommer
je reviens dans une immobilité
traversée par quoi dans ma tête
je n’identifie pas
les impressions les sentiments les sensations
des fils qui s’emmêlent inlassables
les mots proviennent d’un autre temps
que je veux pouvoir déterminer
au café je lui demande plusieurs fois si c’est clair
je reformule je me répète contradictions
les mots sortent et je voudrais les rattraper
ils me trahissent
j’écoute les mots
sortir de leurs gonds
quoi ?
je crois que parler
veulent déborder
dire
c’est compliqué
quelle émotion suit la suivante et s’engouffre jusqu’à
bégayer
phase d’une gestation
s’écrire
nécessité à ne plus taire
quoi ?
7
je pense à
des sonnets à écrire
je pense à
un projet de livre autour des lieux gays de Brest que j’ai fréquenté
je pense à
un livre comme Je me souviens
mais avec une autre formulation pour
dire le souvenir des sensations des impressions
je pense à
E. qui ne
m’embrasse plus
dans le métro
8
« j’ai commencé à voir quelqu’un il y a peu
je préférerais boire l’apéro quelque part sur la ligne 11 »
E.
je pense à
pourquoi ça
m’apporte de la peine
Pénétrable
1
tu es gentil mais j’ai peur que cette ville finisse par te rendre dur
c’est ce qui arrive souvent ici
dans les rues on te pointe
au mauvais endroit au mauvais moment
et il ne faut pas avoir confiance aux garçons
non pas confiance
2
en caressant mes cheveux
on vient de faire l’amour
j’y ai cru mais je n’ai pas aimé
j’ai pensé au bouquet d’œillets
sur la table
et à sa façon de me regarder
comme si j’étais transparent ou un écran
suis-je devenu frigide ?
Avant ça pouvait m’exciter
puis j’ai pensé à la phrase
Toute pénétration est forcément une violence en soi
je ne sais plus où je l’ai lu
si c’est Simone de Beauvoir Annie Ernaux ou Ovidie
mais j’y pense
il m’embrasse pourtant
il me caresse aussi mais
c’est à un rapport de force auquel il veut venir
pas à un amour des caresses
il me teste
jusqu’où je peux aller ?
Il m’appelle petit loup avec le ton de ceux
qui dévorent les agneaux
j’ai pataugé longtemps dans ce schéma
du maître et de l’élève
de l’actif et du passif
je regarde toujours les mêmes pornos
j’y reviens
comme addict à un produit mal famé
un plaisir à l’effacement
être hors de moi
j’ai longtemps vu mes bleus sur mes cuisses comme une thérapie
aujourd’hui je préfère les caresses à la bite bien dure
les frottements peau contre peau
aux bruits de corps qui s’entrechoquent
je ne nie pas qu’on passe tous par des stades différents de faire l’amour
c’est une expérimentation
une nouveauté une première fois un voyage
quand il met ses doigts autour de mon cou
je ne les enlève pas au contraire je lui dis continue
j’ai joui trop vite contre le rebord de sa douche
l’eau brûle un peu ma peau
il aime la chaleur aux limites du trop chaud
oui je suis dans ce schéma d’être
pris rempli de vouloir exister sous lui
oui il est dans ce schéma de la jouissance à vouloir posséder
bander plus fort
à la moindre effusion de désir
défleurer
il s’excite très vite de prendre mes mains et de les mettre sur son sexe
et quand tout s’arrête de me dire merci
conscient que je me sois sacrifié
3
il essaie de m’imaginer vieux il dit que c’est un tic
avec les garçons qu’il a baisé
et seulement là il me redonne mon image et mon physique
mais la chair est triste hélas
il met les fleurs dans un vase m’embrasse
c’est un autre épisode
aux pas de sa porte je ne lui avoue rien on se quitte dans la nuit
l’amour est dans son silence déjà
peut-on aimer bien
ou juste aimer comme on peut ?
Buccinateurs
1
J’en ai marre de pleurer et de saigner
comme tout est triste et désolé on avait pourtant espéré
sous les échos d’un monde qui se broie
les lignes sont confuses
en nous se balancent et
se heurtent tous nos malentendus
alors la sûreté est mue
par un déni du doute
les armes sont les créatures
qui ont imposé un autre langage
sur nos langues érigées en muettes
la réaction prime sur les corps
jusqu’à abattre les traîtres
ça durera
éteint la paix des berceaux
la vie en sursis
les buccinateurs ne sifflent plus que des rumeurs monstres
remplacent les Hommes et plaignent ce qui est bon en nous
comme tout est sommeil de plomb qui
explose déchire détruit ne nous repose jamais l’esprit
ciblent nos cœurs
traumatisent les foyers en feu.
les images sont inscrites pour l’éternité
et seul le glas sonne à nos yeux muets
2
Un jour viendra où le vent emportera les poussières qui s’accrochent
aux peaux des enfants contre les grilles fermées à la vie
enseveliront
les monstres responsables
et leurs bombes comme visages
ne déformeront plus aucune ville
seules leurs mains baignées de sang
refusées à la prière des innocents et à la plainte des ruines
pointeront le ciel rouge en attendant
que le soleil brûlant
les minent dans un silence de plomb
alors seulement la paix pourra
délier les racines des crimes
reconstruire des foyers de vie intime.
Laisser venir
J’aime leur présence
leur discours d’écrivains
et puis ils s’intéressent souvent à des choses
qui n’intéressent pas grand-monde
j’aime les écouter
plus que leur parler
j’aime recevoir
essayer de contenir le plus longtemps possible leurs voix
comme un drap par-dessus mon drap
ils ont de l’humour et tout est liberté
ce matin j’étais heureux de voir la pluie
une pluie fine comme des grains sur un film ancien
la bruine
est parvenue jusqu’ici
et ça m’a donné le sourire moi qui était dans
le gris de ma tête qui pense trop
qui est trop chargée de tiroirs en pagaille
quand j’arrive
j’arrive trop en avance
j’aurai pu être tranquille attendre en buvant un verre
parler avec le monde autour
mais le gris de ma tête qui pense trop
fait claquer les tiroirs
je me retourne
et je vois une connaissance et je suis perdu
pas prêt non pas prêt
à quoi ?
Dire dire dire
que faut-il dire ?
Dans ces moments je me sens comme
à côté de tout
du décor
des voix
des corps
des joies
je décampe dans le dehors
je marche jusqu’à l’heure du rendez-vous
pour y revenir
avec des tiroirs plus aérés dans la tête
je reviens
plus de monde encore
ils m’appellent et je les vois
et je me dis d’un coup
c’est pour ça que tu es là
être toi avec eux et tant pis si tu es perdu tout le temps
tu n’auras qu’à saisir la main de l’un d’eux pour
monter dans le wagon
je m’assois à côté de B.
il se tourne vers moi prêt à engager la conversation
se rend compte certainement que je ne suis pas encore là
il me dit je te laisse venir
je pense
c’est à ça qu’on mesure la confiance
qu’on peut accorder aux autres
ils me laissent venir
Une porte qu’on ouvre
1
Leurs mains s’étreignent c’est pour les garder près de soi
ne pars pas
l’amour qui reste est un amour pour les fantômes
ce n’est même plus question
d’aller de l’avant
l’amour ne s’oublie pas c’est inscrit dans
la mémoire des corps la chair et les regards
c’est un immeuble désert où l’on vit seul en écoutant
sa peur devant sa porte d’entrée
et si derrière le judas se cachait un vampire ?
2
Le scénario autour de la porte est simple
dans les interstices les souvenirs en écho
la première porte était
l’ouvrir et faire entrer l’autre ou
la refermer
une portière de voiture blanche
je toque à l’intérieur à travers la vitre il me fait signe d’entrer
y aller ou pas
une seconde d’hésitation qui fait tout basculer
d’un côté ou de l’autre
de l’intérieur à l’extérieur
mon corps d’adolescent oscille
puis les étreintes
d’une nuit sans dormir
3
comment lui-aussi
mettait de la musique en fond sonore dans la chambre pour fermer les yeux
son bras enroulé autour de mon torse
la puissance de son corps somnolant
sa chaleur et son souffle qui cherche l’apaisement
tout va bien
ne pars pas
4
lui-aussi faisait des cauchemars
marmonnait dans son sommeil
dans la nuit il se révélait faillible et enfant
et je m’accrochais à cette tendresse
qui nous endormait aveugles aux spectres errants
la porte fermée.
Contre-jour
1
Mon visage sous un néon bleu
une main relève mon menton
ses doigts humides sentent la bière blonde
et quand je le distingue
garçon contre-jour
jeune homme aux joues creusées
l’apparence fragile d’un skinny ébauché
nos yeux se croisent il a
un sourire de ceux qui se disent qu’ils ont touché le pactole
m’embrasse
son haleine se fond en moi plus mentholée que ses doigts
il embrasse goulûment
j’ai décidé de dire oui
pour
écrire des aventures à
réciter tard dans les nuits d’amertume
2
sur la scène
c’est l’entracte
les techniciens s’affairent à redresser les basses faire des branchements
test 1 2 1 2
assis le garçon me relève des escaliers
il me tâte
il prend ma main et m’emmène
vers une fille dans la foule
les néons changent de couleur deviennent mauves elle a
des cheveux longs bouclés
joues aussi creusées elle
s’ébahit exagérément en me voyant
m’ordonne de la regarder droit dans les yeux
et d’un air de vendeuse de chez Zara pose son
constat
tu as un truc toi tu pourrais être mannequin chez Céline
3
le garçon m’entoure de ses longs bras sa langue glisse sur ma nuque
je ferme les yeux un instant et la phrase s’introduit en moi
mannequin chez Céline
le rôle que je jouerai ce soir
la fille glisse ses ongles longs sur mes lèvres
je rouvre mes yeux et la voit se plonger en moi
je me surprends à m’attarder
à trouver du plaisir à
perdre mes mains dans sa chevelure ébouriffée
aimer son gloss qui colle lécher
son crayon noir qui coule sous ses yeux et
puis quand elle me chuchote putain j’avais oublié que
c’était plus doux et plus chaud avec les pédés
je la prends dans mes bras en pensant que je suis
un peu lesbienne
4
cris applaudissements le groupe arrive alors la foule se meut en avant
le mouvement devient unitaire
les bières se renversent
il y a quelque chose d’adolescent
d’une envie de faire la fête d’oublier de vivre un truc dont
on se souviendra d’être un peu naïf
un esprit rock à la légère à la dérision
nos corps dansent se dispersent dans des sauts improvisés
se chahutent se heurtent se caressent c’est
une autre façon de faire l’amour
j’aime quand l’ambiance des concerts frôlent l’orgie sans
jamais la nommer
quand il y a ce truc sexuel dans l’air
et que ça monte en communion avec les tremblements des sons
de l’électricité dans les corps
un désir nouveau
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il promène ses mains sur mes hanches sous mon pull
me fait boire sa bière me la renverse
me répète que je suis un gentil mignon
quand il me dit son nom je me dis que c’est ironique qu’il ait
le prénom d’un ange
dans ses manières sentent le lugubre et la sulfure
l’obscurité d’un malaise au fond de soi et
d’un monde bien casé entre ceux qui ont
ceux qui n’ont pas
ce truc
l’exubérance de soi comme manière d’être en spectacle permanent
pour qu’on le complimente qu’on l’estime
un truc et
il traque
mais je juge aussi en l’embrassant je lui met au
défi d’aller au bout de sa promesse
6
mon égo d’un pacte éventuel avec le diable
nuit
élève-moi au rang de muse si tu l’oses je gonfle aussi
mannequin chez Céline
le concert se termine et les mauvais anges disparaissent
une identité en contre-jour
nuages de fumée
je fais signer un poster par le groupe
la vraie identité est celle qu’on trace
ils entourent mon prénom d’un cœur au feutre rouge
toutes les autres ne sont que des visions
et le soir je le colle au-dessus de mon lit.
Masques d’état
1
Parce que le masque porté interpelle
les nuits qui passent au long cours
nos regards s’épanchent de front fiévreux
nous n’avons pas su nous voir autrement
plutôt nous n’avons pas souhaité ou
peut-être un peu
peut-être comme une idée
nous nous sommes désengagés avant de
tâter le terrain de connaître l’attachement
et les trous de lumière des volets fermés
couvraient nos corps nus de doutes souterrains
nous nous promettions des prochaines fois
dans des endroits fermés et nous rigolions
des saisons passées à fleurir tomber et
brûler.
2
j’ai foulé la distance
c’était plus que physique
je pars pour revenir je
pars pour choisir
3
on me dit que tu as changé
qu’en mon absence on ne savait plus
comment te prendre
je sais qu’ils ne savent pas
et tu as arrêté de faire le moindre effort pour plaire
tu as arrêté la séduction de ce monde-là
parce que tu n’as plus espéré
et tu m’as dit que j’avais compris
trop vite j’ai dit parfois peut-être
qu’il faut expérimenter
pour comprendre
peut-être que c’est ça
la vie
4
et la nuit d’été chute
quand nous nous envolons
chaque soir nos ventres grossissent
chaque matin nos ventres se vident
je brosse de nouveau nos ailes
je nous prépare à être envahi par
le ciel étoilé
5
j’ai
un stock d’amour à revendre
que je cajole entre mes bras
et
quand le soleil bat à mes joues
que le vent soulève mes pieds
je
me tiens à la pesanteur
de ce que je laisse en moi
je me regarderai quand tu me regardera
et je changerai d’état.
Entre leur temps et le mien
1
Leurs corps n’existaient dans cette ville qu’en photographie
je regarde leurs silhouettes se mouvoir
près des lieux que j’arpente depuis deux mois
je constate le manque de leurs corps
la distance
ils m’ont manqué oui
et ce péril de l’habitude qui fait que
je ne les regardais plus quand j’étais tout près d’eux
2
elle marche dans son manteau long bras-dessus
bras-dessous de lui dans sa doudoune
et je m’en rends compte
ils ont été là avant moi hors des photographies
l’évidence sous sa parole
elle connaît les magasins
elle venait dans le quartier de Montparnasse
la rue de Rennes qu’elle descendait sûrement
avec des sacs elle aimait me choisir des vêtements
j’avais même fait un caprice pour un nœud papillon
elle connaît Châtelet elle dit même
je me souviens
3
alors j’essaie d’imaginer
moi dans mon corps d’enfant et sa main qui enveloppe fermement la
mienne surtout ne pas la lâcher pour ne pas se perdre
c’est peut-être ça
que j’essaie de rattraper
Paris pas vraiment un rêve mais presque
ni même un fantasme
ça
que je cherchais en venant ici
l’idée de Paris ou plutôt l’idée d’une identité à Paris
retrouvée
retracer les pas
à
rechercher les petites pierres semées sur le chemin
4
à
l’enfance
en bribes de soi drapés
celle dont j’entends parler
dans la bouche de mes parents
quand nous sommes partis voir le Kremlin Bicêtre en ce mois de Janvier
je n’y ai pas reconnu grand-chose
c’était bien cette rue ce bâtiment ?
5
Paris un retour
je me revoyais dans mes souvenirs oui
c’était peut-être cette route que je traversais mais elle est si petite aujourd’hui
dans mes proportions d’adulte qu’il y a presque un vertige une interférence dans
mon cerveau
ça ne correspond pas
ça ne peut plus vraiment correspondre
parce que je m’y revois encore
ça a changé parce que j’ai changé
ça n’a pas changé
mes pieds d’enfant ma main dans la sienne le petit ours à la
fraise dans ma bouche
je me souviens
on va traverser tu me tiens bien la main
nos silhouettes se balancent
entre leurs temps et le mien.
Merci pour votre lecture. Si cela vous touche, vous saisit, vous intrigue, n’hésitez pas à le faire savoir et à le repartager.
Maël Bouteloup Leriverand.
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