Mouvement immobile

de Maël Bouteloup Leriverand

(texte protégé par un dépôt numérique à mon nom)

Pas le temps de sentir en mon corps les heures et les kilomètres, aussi vite qu’ici devient là-bas. La crainte d’oublier une chose. J’écris dans l’immobilité d’un siège d’une machine en mouvement, et j’imagine que c’est tout moi que je traverse. Un corps dans un train. À travers la vitre, comme on ne voit plus rien du dehors, je me reflète. J’écris, peut-être, pour comprendre le dedans comme un dehors. De l’intérieur de mes mains, mes veines et mes os comme des itinéraires et des routes à arpenter, le voyage de ma tête, mon cerveau, l’intérieur de mes yeux, à mon cœur, de mon ventre, de mon bassin, de mes pieds, sont des allers-retours de paysages et de climats différents.

Dans le mouvement. Toujours, le mouvement.

Particularité du trajet, il ne s’arrête pas à Rennes, le train traverse directement les paysages avec une seule pause à Saint-Brieuc, pour rejoindre Begarest. Ma ville natale. Je ne verrais pas la mer d’Iroise à cause de cet effet miroitant, il fait nuit dehors, jour dedans. Je me rendrais à elle demain, peut-être. J’aurais dix jours pour la voir. Que ferai-je d’autre ? Je ne sais pas encore. Je ne prévois rien quand je viens.

Bercé dans le temps. Toujours, le temps.

Je crains aussi ce que ma famille me dira, peut-être leur inquiétude, peut-être leur incompréhension, peut-être leur joie trop grande. Ai-je maigri ? Ai-je grossi ? Ai-je trop changé ? Ils me manquent. Ce manque, je le ressens quand je pense à eux. Ça ne me quitte pas. Et je dois leur annoncer…

J’ai hâte de ressentir leur présence, entendre leurs voix et voir les détails de leur expression que je reconnaîtrai immédiatement. La douceur d’une manie, d’un sourcil levé, mes lèvres sur leurs joues, puis sentir la chaleur de la cheminée, l’odeur de la maison, le toucher du poil de la chienne. Je souris à la pensée qu’elle me saute dessus quand j’ouvrirai la porte. Et la distance entre les murs, l’espace et les dimensions, qui me surprennent quand j’y reviens, loin de ma chambre parisienne. Descendre au jardin, humer l’air de l’herbe mouillée, du bois humide. Je leur parlerai des films que j’ai vu. Des livres que j’ai lu. Des gens que j’ai rencontré. De toutes mes fictions. Et de la texture des choses, des draps, des meubles, du parquet sous mes pieds. Je leur jouerai le jeu de la réussite. Je mentirai.

Une fois que j’y serai, que restera-t-il de ce désir ?
La projection défaite, de bout en bout, qu’appellera mon corps ?

L’automne est là, il était la saison du changement l’année passée, une projection dans un désir fort que j’employais jusqu’à la rêverie, venant de mes heures adolescentes, l’idée de mon émancipation. Aimer ce que je deviendrai, ailleurs. J’y reviens. Bredouille. Comment leur dire que je cherche ma place. Et leur annoncer…

J’ai pensé à les oublier. Je ne le fais pas. Je ne veux rien oublier. Les détricoter, jusqu’au danger de m’y retrouver emmêlés. Aussi la pulsion de les tordre. Mes souvenirs et mon intranquillité.

Je tourne ma tête souvent de mon écran, je reste quelques secondes à esquisser mes yeux pour tenter d’y voir, en creux à l’intérieur, les contours d’un champ, d’un bois, d’un paysage. Ils se mélangent à mon autoportrait reflété. Peau blanche, cheveux bruns collés au front par le casque sur mes oreilles, longs et en pagaille, irréguliers. Mes yeux emprisonnés par mes lunettes paraissent si gros, la forme de mon visage est un peu floutés par le vitrage, et ses traces, ma chemise verte rayée qui ressort le plus sous la lumière trop jaune. Rien n’est clair pourtant. Rien n’a de texture. Alors, que voir ?

Le mouvement à
l’intérieur d’une
immobilité.

Je prends des détours. Ma voisine écrit aussi. Une écriture ronde et régulière, sur un grand cahier quadrillé. D’autres lisent ou regardent quelque chose sur leurs téléphones portables. D’autres sommeillent. D’autres se lèvent. Ne peuvent rester en place. Font des allers-retours. Je sens mes jambes s’engourdir. Je finis par m’y habituer. Je tourne mon pied. Ce mouvement comme un métronome. D’abord dans le sens des aiguilles d’une montre. Puis le sens contraire. Je varie. J’imagine l’intimité, comme nous sommes pour l’extérieur et la nuit, tout d’un coup, ce qu’on voit passer. Si nous pouvions nous voir nous déplacer, en reflets, changerions-nous notre posture ?

Un seul mouvement groupé, vers la même ville.
Et pourtant, chacun inconnu à l’autre.
Et les mots gardés dans le ventre, la route en soi.

Je m’endors, bercé. Le chemin se fait intérieur. Et au réveil je dirais seulement j’ai rêvé.

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