
Paris peut… de Maël Bouteloup Leriverand
(texte protégé par un dépôt numérique)
Une personne dans un groupe queers, sur la table d’à côté, raconte qu’elle a eu peur de Paris. Elle n’a pas su prendre le métro, sa profondeur l’a angoissée ainsi que le mécanisme des mouvements de foule. Elle dit que c’est trop pour elle. Puis, elle ne connaît pas le milieu. Ce sont différentes règles. Différentes façons d’interagir. Elle ne sait pas comment l’exprimer de manière plus détaillée. C’est différent qu’à Begarest, c’est tout. Elle le savait déjà, elle en a juste eu l’évidence comme expérience. Alors elle prévient ses amis : la prochaine fois, quand ils iront – ça a l’air d’être bientôt – il ne faudra pas la lâcher d’une semelle. Et dans le milieu, faudra la tenir par la main, pour aller voir les autres queers, militer ensemble, lever la main lors des réunions, s’exprimer jusqu’à ce qu’elle finisse par ne plus être impressionnée.
Cinq minutes avant, elle expliquait comment c’était important de se soutenir à l’escalade. Tout ce sport repose sur l’appui de l’autre. Elle y revient quand elle parle du milieu à Paris, elle a eu l’impression d’être en chute libre. De ne pas trouver suffisamment d’appuis.
Tu n’en as pas fini avec ton complexe social.
Ça ne faisait que deux mois qu’il était à Paris, et Milio exprimait son insécurité lors d’un café en tête-à-tête avec Alexandre. Tu n’en a pas fini avec ton complexe social. La phrase l’a bousculée.
Je suis pourtant avec des garçons comme moi, dit Milio, pédés, poètes, artistes ou simplement intéressés par la littérature. Mais il y a dans mon ventre quelque chose de coincé. Ma gorge se serre. Je n’arrive pas à totalement m’extraire de ma voix confinée. J’entends les blagues sur tel ou tel artiste, les avis sur telle ou telle œuvre, les potins sur tel ou tel autre écrivain, cernés de références sociologiques et intellectuelles, et je n’ose pas dire que j’aime. Chacun y va de sa petite touche de folie, de sa théorie. Je me sens à côté, tu sais, bancal. J’écoute. Je fais semblant. Je rentre en moi, sans plus être là, je deviens extérieur à ce qui se passe, à ce qui se dit. Je suis en chute libre, c’est ça. Je ne sais seulement pas quoi dire.
Alexandre n’avait fait qu’hocher la tête. Les voix autour d’eux semblaient augmentées, un brouhaha qui donnait un peu le vertige. Milio regardait par la fenêtre. Ça n’allait pas être si simple, il se disait. Dehors, les gens couraient sous une pluie fine.
Ça lui revenait maintenant que Milio entendait ce malaise provenant d’une autre personne, il se savait n’être plus aussi seul à le ressentir. L’identification reste le premier mouvement. Et c’était une forme de consolation. Ça lui rappelle tellement de choses que sa mémoire soudain s’affole. Il essaie de la contenir sur papier. D’où ça venait ? Milio avait l’impression d’avoir toujours dû prouver quelque chose. Comme la personne de la table d’à-côté, il éprouvait une impossibilité à dire exactement ce qui se tramait, ici, dans son ventre, dans sa tête, à le faire comprendre exactement, cette gène. Alors, il cherche. Il écrit. Il rentre en lui pour la faire sortir.
Il a toujours été attiré par les groupes. Il se souvient vouloir appartenir à l’un d’eux, ceux des garçons de sa classe, ça vient du collège, et des larmes qui tombaient quand il se sentait rejeté. Puis, il y avait la télévision, les talk-show, les émissions de bande avec des chroniqueurs, les télé-réalités. Il pouvait y passer des heures, sa mère adorait les regarder, et lui aussi. C’était la bande-son du foyer. Il restait fasciné de comment les individus interagissaient, même s’ils répondaient à une mécanique bien rodée. Ce mouvement-là, il le tenait pour presque magique. D’autant plus lorsqu’il découvrit les bars gays. De voir ces hommes comme lui, être ensemble, danser, boire, rire, se draguer, se charrier, se lamenter, était plus incroyable encore. Milio s’était soudain senti envieux, de plaire, leur plaire, d’être avec eux comme eux. À Begarest, le sentiment d’étrangeté s’apparentait dans ces bars à un complexe purement physique. Il y était entré charnellement, et pensait ne pouvoir n’être que ce corps-objet. À Paris, il était ornementé d’une impression de faiblesse intellectuelle, et son corps seul ne pouvait faire le poids.
Finalement, ce n’est que projection, jamais tirée dans le juste, dans le mile, d’un désir, d’un fantasme ou peut-être juste d’une idée qu’on se fait, dans le regard de l’autre. Un idéal. Question de millimètres peut-être. Question d’appui. Il tendait les mains, jusqu’au bout des doigts, il frôlait simplement la branche sur laquelle se rattraper. Parce que ces hommes pédés à Paris, ce milieu culturel et souvent alternatif, sont ce qu’il a désiré un temps être à Begarest, étant en cette ville exceptionnels alors que dans la grande ville plus communs, Milio avait pensé pouvoir s’assimiler sans problème. En avait rêvé. Mais il ne pouvait nier ce nœud tenace dans son ventre en leur compagnie. « C’est pénible », il avoua un soir en larmes, trop alcoolisé.
Ce qu’il projette, ce qu’il ressent, la dichotomie que ça crée. Forcément, le château de carte qu’il s’était bâti s’écroulait. Mais, peut-être étais-ce ce qu’il devait écrire…
Milio entend surgir des rires de la table d’à-côté. Ils l’extirpent de sa réflexion par leur soudaine vivacité. Pourtant, quand il lève la tête de son carnet, il voit les larmes sur le visage de la personne qui exprimait tout à l’heure son malaise. Elle s’excuse, c’est elle qui rit, nerveusement. Les autres sont regroupés pour la prendre dans leurs bras, lui tiennent les mains. Ils la consolent, font des blagues, des grimaces.
Comment sait-on que le lieu que l’on cherche est enfin le lieu où on se trouve ?
Peut-être l’enjeu est aussi intérieur qu’extérieur, et n’est pas qu’une question d’espace.
Milio se lève, range son carnet. C’est tout pour aujourd’hui. Il s’arrête là, le mouvement de l’écriture. En se dirigeant vers la sortie, avant d’ouvrir la porte, il regarde derrière lui, et croise un sourire.
A t-il suffisamment essayer ?
Note du 30 mars 202X
Les flashs. Je les pensais dangereux. Jusqu’à ce que ça me rassure. Peut-être que ça signifie le début d’autre chose. Un rappel que c’est passé. J’ai vécu tout ce qui me revient. Il est temps d’en faire autre chose.
Quand j’écris, maintenant, j’ai la sensation paradoxale d’un dédoublement et de retrouvailles. Je suis un aimant, les choses s’accrochent par-ci par-là et se décrochent. Je ne les prévois pas. Je les provoque sans savoir ni leur forme ni leur intensité. Elles me viennent, en écume.
Il y a quelques mois encore, je me débattais. Avec tout. Le dedans et le dehors. Les souvenirs. Les sensations. Avec Begarest. Avec Paris. Avec l’ailleurs. Avec l’enfance. J’écris à la façon de résoudre un immense puzzle, pour construire puis déconstruire. Je suis de cet oscillement. De ce mouvement. Je me débats toujours. Mais c’est autre chose, je dirais.
J’ai rêvé que je nageais cette nuit, que j’apprenais à utiliser ma respiration afin de rester plus longtemps la tête sous l’eau. Je nageais dans une eau inconnue, ni dans une mer, ni dans une piscine, quelque chose de brumeux et de très lumineux à la fois. Je ressentais de la sérénité. Mon corps perdait de sa lourdeur et se sculptait.
Je me suis réveillé en sueur.
Begarest, on me demande si la mer me manque.
Je réponds toujours oui.
La regarder me manque.
La sentir me manque.
Mais je m’y baigne très peu je dis
car aussi j’en ai peur depuis enfant.
Un manque dans une absence.
On me dit que c’est sûrement pour ça que j’écris
la phrase reste en suspension…
À un café parisien, sur la table d’à côté, une jeune femme parle de la lumière de Begarest, elle la détaille, chaude, dans un orange proche de la couleur d’un feu, à la nuit et au jour levant, ce mélange de bleu profond, elle dit un bleu marine, parfois pastel, avec un rose soit vif soit léger, quelque chose de spectaculaire, qui s’étend sur toute la rue principale, sur tout le port. Elle dit que c’est la chose la plus belle qu’elle ait vue, que pour ça elle ne voudrait pas partir. Elle tend son écran de téléphone portable à son amie en face d’elle, je ne regarde pas, je visualise. Elle montre ce ciel. Elle montre cette rue. Elle montre ce que je connais par cœur. Elle montre cette mer sous ce soleil. Et ce qui m’échappe. Je comprends qu’elle est venue à Paris quelques jours, pour voir un peu de famille, qu’elle repart demain à Begarest, elle y fait ses études de biologie. Je souris les yeux mouillés. Le serveur me demande si j’ai besoin d’autre chose que mon café et mon cookie.
Un verre d’eau s’il vous plaît.
Finalement, j’aime que Begarest m’échappe.
En même temps, c’est ce qui me constitue.
Un autre jour, un ami dit qu’une fois sur deux quand il revient dans sa ville natale, c’est soit il aime soit il déteste. Je pense pareil. Dans un mail, il écrit
continue à parler de la mer
des gens
de ton corps
mer – eau
gens – corps.
J’y pense en faisant des semblants de brasse, dans la petite piscine du Sun City, nu. Pourquoi tout tourne autour de l’eau pour moi ? Pas qu’en ce moment. Comment enfant le maître d’école me laissait seul dans la classe, une après-midi par semaine, avec des exercices de français, de maths, des livres, sous petite surveillance de la maîtresse de CE1 d’à côté, parce que je ne pouvais pas faire de kayak, n’ayant pas réussi à plonger pour le test de natation. Comment je n’allais pas me baigner avec mes amis sur la plage avec les grands courants et les grandes vagues. Comment je ne pouvais pas sauter du pont ou du rocher. Comment on me séparait de ma classe en collège aux cours de natation. Les rires des garçons. Comment on essayait de m’apprendre à nager, je le sais, de manière juste basique, de laisser ma tête sous l’eau, que c’était souvent impossible pour moi. J’angoissais trop. J’avais réellement peur, de la profondeur, de ne plus avoir de souffle…
En revenant au bord, je me soulève pour m’asseoir en dehors. Mon reflet distordu. Mon rapport au réel. Mon rapport à l’enfance. Mon rapport aux autres.
C’est là. Quelque part par là. Que ça m’échappe, là. Mon sentiment d’étrangeté.
J’apprends à plonger.
Comment la honte, la tendresse, la colère et l’écriture se confondent-ils sur mon carnet ?
Milio ne comprend pas comment, un moment, il n’y croit plus et ne tend plus à y croire. Les amitiés de l’écriture, de l’art de la joie, de la compagnie, et qu’on appelle cela l’amitié, dans son même langage. Il a voulu y croire, voulu s’y laisser enlacer. Les dîners, les bars, les cafés, les salons… Tout était comme. Rien n’était soi.
Un an est passé, il a accompli des choses, tenu des micros près de sa bouche, lu ses textes. Il n’a jamais été aussi près d’être l’artiste qu’il voulait être. Mais pas à l’endroit qu’il imaginait. Pas à cette place qu’il avait rêvé. Celle des hommes comme lui, enlacés facilement, et tenus tout proches sans jamais être défaits, sans jamais céder à la sélection naturelle. Il avait tenu ses principes. Garder sa réserve. Il s’était promis de ne pas changer, de ne pas corrompre ce à quoi il croyait. Vraiment ?
Milio pensait pouvoir participer à la mise en scène de cette utopie. Il y croyait fort. Il avait prié pour. Adolescent, dans sa chambre, la tête levée par la fenêtre, sous les étoiles. Il s’était juré de ne plus jamais sentir cette pression. Il écrirait. Il ferait ça tous les jours.
On lui a dit de se souvenir de certains noms et de certains visages. Les avoir en mémoire, les noms et les visages. Le milieu se regarde. Le milieu doit avoir sa part. On lui doit de le nourrir, d’attentions, de conversations chaloupées, bien tenues et d’être sûr, d’affirmer. Les mondanités n’étaient pas bourgeoises, elles étaient culturelles. Fallait dire ce qu’on écrivait, ce qu’on faisait, ce qu’on aimait, ce qu’on voyait, ce qu’on projetait. Et puis faire rire. Même en parlant du job d’à-côté – d’ailleurs ne pas trop en parler. Le rire, Milio pensait souvent au rire. Comment ça le séparait, le rire, comment ça le diminuait. Le rire pour le rire. Il ne savait pas faire. Il n’arrivait plus à faire semblant. Il ne voulait plus être cool.
Milio ne comprend pas comment tout ça ne l’intéresse pas autant. Il voit ces amis faire la fête en parlant de Foucauld, parler du prochain livre à sortir, de la prochaine rencontre en librairie, l’attrait pour les nouvelles rencontres mais se moquer du nouveau écrivain. Et le flou s’installe. S’est-il trompé… S’est-il fourvoyé… Il ne lit plus. Il feuillette. Il picore. Il se questionne en permanence. Tourne autour de lui. Il se déplace, tente d’observer l’environnement qu’il s’est créé. Rien n’est vécu. Rien n’est chair. Rien n’est palpable, qu’une impression de moiteur. Il se décide à danser. À boire plus. Il se décide à s’oublier. Peut-être qu’il pourrait faire, comme si. Comme il le fait toujours. Il est le seul à danser. Il danse pour ne pas avoir à parler. Il danse pour ne pas écouter. Pour se revenir. On lui a dit un jour, c’est ton terrain, ça. Tu danses. Il danse, il rouvre les yeux, un trouble, il s’éloigne, il a honte. Qu’est-ce qu’il fout là ? Il l’écrit, sur son téléphone portable. Je ne sais pas ce que je fous là. On le voit écrire. Un inconnu lui dit que c’est violent, d’écrire ça, c’est violent. Milio sent la brûlure monter en lui. L’inconnu poursuit, dit souris, t’es mignon comme tout en plus, et la honte submerge Milio. Il part. Il dit je pars en revenant aux autres, faut qu’il parte, il voit pas l’inconnu remonter derrière lui, aller dehors vers les autres, Milio donne sa dernière bise, il part, il entend derrière, ouah j’ai vu qu’il avait écrit Qu’est ce que je fous là sur son tél. Il entend un rire. Ou il l’imagine peut-être. Une rumeur. ça s’effondre. Il voudrait dire pardon. Il voudrait s’excuser. Il voudrait crier.
Pourquoi ne se sent-il pas capable ?
Note du 17 octobre 202X
Je me dis, peut-être que j’aurais pu me contenter d’un appartement ici, plus grand, que j’aurais apprécié décorer, ne pas partir. Peut-être que je me suis trompé, ou pas trompé, mais qu’il m’a fallu faire le chemin à Paris pour mieux revenir. Je dors mieux ici. C’est comme revenir en mon climat naturel. Ce que j’ai compris c’est que, ce ne serait pas pour ma famille, ni pour mes amis, ni pour quoi que ce soit d’autre, ce serait pour la choisir, cette ville… Prendre l’initiative de me construire ici mon propre monde, mon propre univers, ma propre joie. J’ai déjà essayé, mais mal, je m’y suis mal pris, peut-être que j’ai brûlé des étapes, il aurait fallu que je comprenne qui j’étais déjà. Samedi, je n’ai pas su choisir quand A. m’a demandé Paris ou Begarest, j’ai brodé. Elle m’a dit tu as bien fait de quitter Brest moi je ferais tout pour partir dès que je le peux je pars d’ici je pars de cette merde. Et me vient en tête ce qu’un ami d’Alexandre m’avait dit, quand je suis arrivé à Paris, et pour cette première soirée après mon installation, il m’avait averti : Paris est belle mais Paris peut t’essouffler. Begarest est belle mais Begarest peut t’étouffer.
écriture – mon vrai lieu.
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