
En moi- l’homme
de Maël Bouteloup Leriverand
1
les images ne sont pas claires
je pensais cette époque finie
à travers ses yeux mes yeux qui regardent
mon corps nu
et je vois mon visage de travers
à quoi je pense
les hommes que j’idéalisent sont ceux
qui ne s’intéressent pas à moi pourtant
il se pose il s’allonge il s’étend
et je m’ébranle
je suis pick me oui chéri
choisis-moi pour la nuit
ça me ferait du mal mais ça me traverse
l’envie de couper coller déplacer
dans un autre monde un meilleur monde où
ça ne m’aurait pas détraqué
le sexe avec – l’homme
2
les images ne sont pas claires
je pensais cette époque finie
pourtant je me suis trouvé sexy à
capturer en moi – l’homme
je cambrais comme un chat qui s’étire et
c’était beau là mon dos tout étendu au geste
ça aurait fait une jolie photo
c’est mon histoire je me la refais à l’infinie
j’ai vu tourner autour de moi – l’homme
j’ai ce réflexe de lever mon menton en fermant les yeux
l’air de dire vas-y essaie je te mets au défi
il est resté planté sans sourire
un doute le traversait comme s’il cherchait dans sa mémoire
s’il m’avait déjà vu quelque part ou le prénom que je portais
après ça il m’a tendu sa main elle était forte et abîmée
je l’ai prise je l’ai suivie il m’a porté comme une princesse
3
les images ne sont pas claires
je pensais cette époque finie
souviens-toi elle disait
je me souviens
en embrassant – l’homme
qu’il reste un rapace
l’aile ensanglantée
ses plumes arrachées par endroit
son sang qui déteint sur ma bouche
que je ne peux pas retirer de moi
qui me porte qui m’enlève malgré mes morsures
que je dois vivre avec – l’homme
souviens-toi elle disait
je me souviens puis
je fais semblant d’oublier
4
les images ne sont pas claires
je pensais cette époque finie
je me souviens qu’on le trouvait le plus beau
j’avais toutes les tares de l’adolescence
ma veste noire cloutée
ma mèche sur le côté qui cachait mes yeux
j’avais ce qui n’est pas fini
ce qui est en gestation
ce qu’il pouvait modeler
il avait des mains douces mais grosses
des mains d’écorces fragiles mais robustes
des mains contradictoires
que je plaçais à mon cou
je n’avais pas encore – l’homme
en moi ce serait lui – l’homme
en moi
5
je me souviens qu’on me demandait
ce qu’il foutait avec moi
puis quand j’ai rompu
pourquoi j’avais fait ça
on me parlait de nous cinq ans plus tard
aujourd’hui il n’y a plus que moi
qui parle de nous je crois
je l’ai confronté un jour
il a simplement dit qu’il n’avait pas confiance en lui
qu’il m’a détesté désiré d’être
ce qu’il n’était pas
ce qu’il voulait être
de lui avoir échappé – l’homme
a choisi de construire sur mon corps
sa propre adolescence perdue à jamais
les images ne sont pas claires
je pensais cette époque finie
6
dans le coin de la pièce j’embrasse – l’homme
aujourd’hui je le prends dans mes bras
je ressens tout son poids en moi
c’est un autre mais dans ma salive nouvelle
celle ancienne se mélange à la sienne et
je crois déceler le goût de l’autrefois
alors je vois et sous le temps
mes mains caressent une autre texture une autre voix
il n’est plus qu’un masque sur le vrai visage
il me suffit juste de m’en rendre compte
de caresser plus précisément les traits nouveaux
pour que surgisse la nouvelle peau
par – l’homme
soudain
je me laisse à être enlacé.
poème protégé par un dépôt numérique mais repartages bienvenues !
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