Deuxième texte que je vous propose. Comme le premier, je vous le laisse dans un élan spontané, comme ce blog est un cheminement personnel autour de mon écriture. Sains et saufs est un texte en prose poétique, qui explore une nuit suspendue – un décor que j’affectionne particulièrement puisqu’il s’y dit et s’y montre des choses plus intimes et spéciales. Deux amis-amants s’accrochent l’un à l’autre, s’enlacent afin de garder la chaleur face au reste du monde. L’amour comme un abri. Je vous souhaite bonne lecture, et comme le précédent, si ce texte vous touche, vous intrigue, vous fait ressentir certaines choses, je suis curieux de votre retour.
– le texte est protégé par un dépôt numérique à mon nom –

Sains et Saufs de Maël Bouteloup Leriverand
Enlacés, pour se défaire des abus de la nuit. Ses pleurs coulent sur ma joue comme des syllabes. Sur ses sanglots je chuchotais des poèmes, pour que se déploie, quand le tumulte advient, la joie souveraine qui éclaircit les cœurs.
– Je peux être celui devant qui tu poses les armes
que mes bras restaurent tes plaies, même fébriles
j’épongerais
chéri, tu peux te laisser à ne plus te débattre.
Je l’aime, et nous nous le disons dans l’oreille, sa peau amie un peu râpeuse contre ma peau lâche, de celle qui se détend d’un retour de soirée arrosée. Parce que nous sommes jeunes encore, l’alcool sert d’anesthésiant aux dos courbés. Je sais sa colère, quand il regarde les étoiles dans le ciel – il voit des missiles.
Ses yeux d’un bleu profond disparaissent, se retirent. Ses mains se ferment. Son corps se rétracte. Ça me fait peur parfois.
Mais je le reconnais sous ce masque. Son monde s’est effondré, et nous nous sommes trouvés, ici, sur des cendres. Il y a des années maintenant. On a failli être ensevelis.
Alors je chuchotais, cette nuit, les promesses d’un autre monde. Je lui disais de se souvenir. Je le prévenais.
– Ne sois pas comme eux
ne deviens pas les dragons à la merci des égos monstres
de ceux qui détruisent les cités
de ceux qui exterminent les corps
gouverné par la soif mortelle
de ceux qui veulent tout prendre.
Avant le lit, nous sommes dans ce Club. Les néons automatiques tournoient sur nos visages, assomment le sol, performe le vide. Il ouvre difficilement les yeux, avachis au comptoir, me souris triste. Il me demande de le faire rire.
Plus tard, des garçons entrent. Leur état de règne nous apitoie. Ils sont un groupe, ils crient à la fête, celle candide et enjouée, qui conquiert tout sur son passage. Ils sentent différents de nous, l’espace, le temps. Même leur odeur est celle gouvernée d’insouciance, douce, sucrée avec quelques pointes d’amer, qui les rendent presque hommes.
Je me retourne vers lui, il les regarde comme moi, soupire et m’adresse son ironie presque cynique, il essaie de tourner son tabouret, et je le vois vieux. Il me tend ses mains pour se lever, transpose son équilibre sur le mien, jusqu’à retrouver sa stabilité. Un garçon entoure mon épaule de son bras. Me braque sa caméra de portable, il crie et se marre. Mon ami en profite pour se réfugier dans le fumoir.
Le garçon reparti à son groupe, je reste là, un temps, j’observe le système qui se met en place, leurs sauts quand l’un des leurs apporte des verres. Je danse un peu avec eux, mais je sais, je le vois, l’utopie n’est pas ici, les garçons ne veulent pas de moi. Comme ils ont conquis l’espace déjà, je les laisse à leur territoire d’égos. Je finis mon verre de Jägerbomb.
Pour une fois, la playlist est bonne. Je danse de mon côté, seul, je ferme les yeux. Je m’y abandonne.
– Viens avec moi.
Il sort du fumoir, m’avoue qu’il aime me voir partir dans mon monde. Joue contre joue, nous tournons à contre-temps.
Mais les néons déjà s’éteignent. La lumière jaune tombe sur nous, crue. C’est la fin. Nous voyons nos têtes, et nous éclatons de rire.
Dehors, le réel le rattrape. Sa violence se fige sur son visage. Un poids immense. Nous passons devant l’Église en construction. Je ne l’ai connu que comme ça, depuis que je suis né. Nous regardons en haut, sa voix se brise, ses yeux se chargent de tous les mots gardés à l’estomac.
– Ceux d’en haut, il dit, c’est la faute de ceux d’en haut.
Il parle de lui, je le sais, il parle de son enfance.
Je veux pouvoir apaiser son sommeil, calmer la vitesse de ses pulsations qui cognent contre moi, remplir la moindre petite fissure qui se cache au-dedans, le garder serein comme je l’ai connu d’autres nuits où je succombais aux lois du chagrin. Il me prenait dans ses bras, qui n’avaient pas la même force que les miens, ni leur texture, ni leur poids chaud, ils semblaient si forts, faits de métal. Lui qui me disait que je pouvais partir, lui qui restait quand je le demandais de me rejoindre. Lui. Toi.
– Reste avec moi cette nuit
reste que je te prenne dans mes bras
que je sente ta sueur, ton corps,
que j’entende ta respiration lourde
quand tu succombes au sommeil.
Je chuchotais des souvenirs, sur le chemin, de plage chaude, à penser que la vie pouvait être vécue simplement, à lier nos rêves de calme, de futurs libérés totalement du passé. Mais même le sable ne peut se séparer des traces de l’écume. Je l’ai appris, il le savait avant moi, il ne voulait simplement pas en entendre parler. Il n’aimait pas y plonger son corps. Parfois, il ne me comprenait pas. Mais il me prenait dans ses bras. Et dans ses bras, il y avait tout. Il ne restait qu’à concilier nos respirations. Cette nuit, nous sommes rentrés chez lui, nous nous sommes déshabillés, nous nous sommes allongés, l’un contre l’autre.
– Dors, je veillerais.
Et la couette chaude mêlée à notre chaleur corporelle nous plongeait dans le repos.
– À demain, chéri, à demain
nous sommes sains et saufs.
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