
Intime numérisation
de Maël Bouteloup Leriverand
Il n’y a rien à prendre et rien à laisser. Tout est parti. Eric soupèse son porte-monnaie rempli, plus que satisfait. Il n’a même pas effectué une journée complète qu’il peut s’enorgueillir de rentrer chez lui, à midi. La gloire ! Il ne s’en prive pas, reprenant son bac en plastique bleu et ses nombreux sacs vides, de le faire savoir. Il marche d’un pas vif, roule des épaules entre les passants attroupés. Dans cette braderie populaire, on fixe son vide tenu à bouts de bras. Déjà, il ne pensait plus à ce qu’il avait vendu. Léger.
Pourtant, ce matin, dès sept heures, à étendre sa serviette sur le trottoir et à disposer ses choses à vendre, vêtements, livres, décorations, il avait été pris de doutes. Quelques objets, de l’argenterie, des sculptures en verre, portaient une valeur sentimentale. Ils avaient appartenu à ses parents décédés trois ans plus tôt. Eric eut peur que s’en débarrasser rajouterait un peu plus de chagrin à son deuil, mais maintenant qu’il ne les possédait plus, il pensait tout le contraire. Un soulagement.
C’est un homme, la trentaine, dans un costume gris bien ajusté, une barbe imposante mais soignée, jamais croisé à Begarest auparavant, qui lui a acheté tout cet héritage. Tout, sans exception. Eric avait dû l’aider à les entreposer dans le chariot que l’acheteur traînait derrière lui. Un chariot assez large, aux roues un peu usées, qui lui rappelait les chariots de son oncle fermier, quand il était enfant, et grâce auxquels on déplaçait le foin. Il repensait au plaisir de s’y asseoir, de sentir sous lui le toucher piquant des végétaux empaquetés, et de laisser son corps être transporté. Il imaginait qu’il était sur le tapis volant d’Aladdin. Comme ils riaient, lui, son oncle et ses cousins ! Ça sentait l’été et l’enfance. Donc, quelque chose d’étrange et de familier s’étaient dégagé de cet homme à la braderie. Eric cherchait dans sa mémoire, ses souvenirs. Rien. Bizarre, l’homme semblait connaître sa famille, s’est-il dit en continuant sa route et jusqu’à ouvrir la porte de son immeuble, situé non loin de la rue Jean Jaurès. Ce n’était pas un simple collectionneur, avait-il senti.
Eric ouvre sa cave, dépose son bac et ses sacs à côté de cartons contenant les décorations de Noël et de vieux VHS. Son regard s’y attarde. Il en prend un dans ses mains, lit l’étiquette jaunie par le temps, il y décèle les mots mariages et famille. Il sourit. Ça lui fait chaud au cœur. Il devrait se renseigner pour numériser ses cassettes familiales. Ça lui ferait du bien de pouvoir les regarder, encore et encore, quand il en avait envie. Puis, ça libérerait de la place. Le carton deviendrait un disque dur qu’il pourrait ranger dans un petit tiroir de son bureau, et transporter à sa guise, en cas de besoin, ou de déménagement. Eric monte jusqu’à son appartement, portant à bout de bras ce carton rempli de mémoire d’une autre époque, avec l’idée germant en lui. Il irait se renseigner demain pour les numériser.
Begarest et son appartement familial… il y avait vécu son enfance, son adolescence, ses années de licence, puis il était parti à Berlin poursuivre ses études de traduction, découvrir les joies de la vie nocturne sans rendre de comptes à personne. Danseur à outrance dans les clubs punks undergrounds la nuit et professeur le jour – d’abord stagiaire puis agrégé –, il était revenu dix ans après, à trente sept ans, pour s’occuper de ses parents soixantenaires déjà malades. Trois ans plus tard, il était toujours ici, à dormir dans sa chambre d’enfance, à ouvrir ses volets d’un rouge dépassé et crépi, à sentir cette même odeur, une odeur de boiserie et d’humidité, une odeur un peu lourde depuis les décès, les fantômes, qui l’enveloppait. Pas grand chose avait changé.
Pour l’heure, le soleil entamait déjà son coucher et Eric était ravi de pouvoir regarder un épisode de sa série préférée. Il allume la télévision, ouvre un paquet de chips et une bouteille d’Heineken et se prélasse sur le canapé, la tête vidée. Dans le nouvel épisode, un drame sentimental s’opère sous la forme d’un triangle amoureux, Eric s’en amuse, il trouve les répliques navrantes. Tout a l’air d’une énorme parodie de la vraie vie. Il regardait cette fiction pour cet aspect. Se détacher de la vie réelle comme de lui-même. Peut-être qu’il aurait cette même impression en revisionnant les vieilles cassettes numérisées. Le cliché d’une époque. Le carton, à présent posé sur la table, Eric essayait de se remémorer leur contenu. Il les avait déjà visionnées, il y a longtemps.
Il se souvient de longues après-midi, collégien, à subir la soudaine nostalgie de sa mère lorsque son père partait en expédition de plusieurs jours avec son meilleur ami d’enfance. Il ne l’avait jamais vu cet ami d’enfance, sauf indiqué par sa mère sur ces films. Mais oui ! Il se souvient de regarder ces films du mariage de ses parents ou de son baptême et de sa mère lui indiquant du bout des doigts qui était telle et telle personne. Elle lui disait des prénoms, par-ci par-là et leur lien, une tante, un oncle, une amie de la fac, le petit ami de la cousine. Aussi, ce meilleur ami d’enfance. À côté d’elle, Eric hochait la tête, détaché, il passait ces moments avec sa mère pour lui faire plaisir, sans s’y intéresser davantage, sans même trop regarder. Il la savait très émue, se rappelait d’un sentiment doux-amer qui prenait son visage, son regard comme suspendue dans les vidéos, ailleurs. Elle disait toujours quelque chose. À propos du temps qui passe. Une phrase toute faite. Eric se souvenait de lever les yeux au ciel quand il l’entendait dire cette phrase… C’était quoi déjà ? Le temps ne peut se rattraper… Le temps est une enclume… Le temps est trop pressé… La fin arrive sans qu’on y soit préparé… Une vérité générale. Quelque chose en lien avec ce qui nous échappe. Avec l’impossibilité du contrôle total sur certaines choses. Quand elle prononçait cette phrase, Eric levait les yeux au ciel, et… elle ébouriffait ses cheveux, oui c’est ce qu’elle faisait, elle ébouriffait ses cheveux, et elle disait tu verras mon petit homme tu verras. Tu verras… ou tu sauras ?
Eric boit une dernière gorgée de bière, il pousse un petit soupir léger en la reposant sur la table, sa mémoire flanchait, parfois ça lui faisait peur de ne pas se souvenir des choses, des petits détails – comme ce qu’il avait mangé hier par exemple, il n’en avait plus aucune idée. Ne plus se souvenir des gestes de ses parents, ça, ça pouvait lui apportait beaucoup de tristesse. Etait-ce ce que sa mère avait voulu dire ? Pour le prévenir. Qu’il y avait de l’amer dans le passé et dans notre mémoire sélective, qu’il ne fallait pas s’en tenir qu’aux images, qu’aux impressions, qu’aux vidéos. Qu’il fallait s’en méfier aussi ? Oh ! Elle disait c’est la vie ou c’est comme ça et elle éteignait le magnétoscope.
Les pensées d’Eric s’interrompent sous la musique du générique de la série. À l’écran, derrière le texte défilant, une femme pleure, un homme la prend dans ses bras, puis la caméra zoome dans leur dos sur une silhouette, à une fenêtre, sombre. Les mots à suivre surgissent avant un fondu noir, et une voix annonçant le prochain programme.
Eric change de chaînes, écoute les informations en continue en se préparant des pâtes à la crème. Le reste de la soirée se passe comme d’habitude, le carton trônant sur tout le salon, tandis qu’Eric s’endort sur le canapé, habillé. Il ouvre les yeux deux heures plus tard, sursautant, éteignait la télévision, se brossait les dents, se lavait le visage, enfilait son pyjama, programmait son réveil puis se couchait dans sa chambre. Et le silence régnait, la nuit passait.
Quand le lendemain, dès dix heures du matin, Eric entre dans le petit magasin, située à une rue parallèle à la Rue de la Mer, le vendeur l’accueille avec émerveillement. Ça le mettait en joie de faire ce travail de numérisation. Il tâte les cassettes comme de véritables trésors, puis, clignant un œil, rigolant sec, il confie à Eric qu’il était tombé sur des choses surprenantes parfois. Il aimait faire ce genre de blagues, créer ce petit malaise.
- Ce n’est pas votre cas j’espère, attention, vous me confiez vos secrets les plus enfouis.
- Je n’espère pas, je les ai trouvés dans ma cave, ils appartenaient à mes parents.
- C’est encore plus excitant, pour nous deux !
Le vendeur éclate de rire. Eric se vexe un peu, reste poli, il imagine une seconde reprendre son carton et ses cassettes, mais avant qu’il ne dise quoi que ce soit, le vendeur les entrepose à l’arrière-boutique avant de revenir avec une feuille qu’Eric signe. - La numérisation se fait sous une semaine, ce sera donc disponible d’ici mardi prochain au plus tard. Indiquez-bien sur la feuille si vous les voulez via un lien de téléchargement, un dvd sous format MPEG ou si vous viendriez avec votre propre disque dur directement à la boutique. Pour les cassettes, nous pouvons vous les remettre ou les déposer en point de recyclage.
- Je préfère vous les donner définitivement et seulement récupérer les films avec mon disque dur le moment venu.
- Très bien, je vérifie vos noms prénoms adresse avec votre carte d’identité. Merci, c’est parfait. À la semaine prochaine Monsieur Gwenn, bonne journée au revoir !
Dans les rues, le vent souffle fort, de petites gouttelettes annoncent une averse. Eric se dépêche. Quelque chose lui laissait un goût de crainte, au fond de l’estomac. Il y prêtait attention, pensait à ce qu’il allait faire aujourd’hui, son jour de congé, passer par la pharmacie, prendre un remontant. Ce n’était pas rien, ce qu’il avait donné à ce vendeur inconnu, et ce qu’il allait reprendre après. Il en prend conscience. La tête prise dans ses pensées, il ne voit pas l’homme qui lui a acheté tous les objets de ses parents hier, passer près de lui. L’homme est là, et il le regarde. Il y a de la douceur dans son regard.
Plus loin seulement, et parce qu’il entend un bruit fort et lourd, Eric se retourne. Rien. Il poursuit son chemin.
Une semaine plus tard, un jeudi et non un mardi, le vendeur s’excusant pour ce petit retard. Il y avait des saletés sur les bandes. On y a passé du temps, mais le résultat était nickel. C’est le mot que le vendeur emploie, nickel.
- Et bien, voyons ça, se dit Eric, revenu chez lui et insérant le port usb de son disque dur sur son ordinateur portable.
Le logiciel de lecteur vidéo met du temps à s’ouvrir. Eric sue énormément.
Enfin, une première image apparaît. Un gros plan sur les yeux de sa mère. Elle demande si la caméra est allumée, oui elle est allumée, une voix qu’Eric reconnaît aussitôt, son père, lui répond. Sa mère est en robe de mariée. La caméra glisse sur elle de haut en bas, elle est belle, puis le champ se tourne vers un miroir. C’est le père d’Eric qui tient l’objectif. On les voit, tous les deux, sa mère pose sa tête sur l’épaule de son père, dont le regard se lève vers leur reflet, puis redescend sur la caméra.
- Comme on est beau, je suis contente d’être ta femme mon Erwan, elle lui dit.
- Je suis heureux plus que tout d’être à tes côtés ma Bleuenn, d’être avec toi, et avec… mais où il est ? Yan ! Yan ! Viens Yan !
La caméra est bousculée. Un flou de mouvement persiste. Les grains du film s’affolent. On entend une voix grave s’approcher. Des rires. Viens allez viens. La caméra se stabilise de nouveau, plan sur le miroir. Un homme en costume gris s’est ajouté à côté du marié, aussi proches. - Regarde comme on est beau Yan, nous trois. Moi et mes deux amours de toute une vie… je suis si heureux.
Encore un flou. On entend des baisers échangés. Puis un zoom sur le visage du deuxième homme. Et Eric le reconnaît.
Le plan se coupe, dans un bruit qui fait sursauter Eric, puis fait apparaître les images de tables dressées, d’une blancheur immaculée, et de gens amassés autour, que la caméra essaie d’épouser le plus largement possible, entre zoom et dé-zoom.
C’est là qu’il voit, dans un coin seulement, au bout de la pièce, en arrière plan, le même homme en costume gris. Ses yeux bruns. Cette barbe, grosse mais soignée. Cette allure. Eric l’a déjà vu. Le même homme. Inchangé.
L’homme qui lui a tout acheté à la braderie.
On distingue qu’il lève son verre de vin, et qu’il crie en direction de la scène où dansent les parents d’Eric : Vive les mariés et vive l’amour ! Ce à quoi répond la foule, en chantant et en applaudissant, oui vive les amoureux !
{ Intime numérisation est un texte que j’ai écrit et travaillé, mais que je laisse volontairement à votre lecture dans un élan spontané. J’ai pensé à cette histoire quelques jours après le lancement de La chambre des rumeurs, et plutôt que la laisser en plan dans un bout de carnet, j’ai décidé de m’y appesantir, sans trop savoir ce que j’allais en faire, juste pour le simple plaisir du partage. Depuis, j’écris des nouvelles en suivant cette direction, et j’aimerais vous en proposer davantage par la suite comme des esquisses de mon écriture. Elle pose des thèmes qui me sont chers : la mémoire, l’absence, ce qui nous en reste et ce que contiennent les choses laissées derrière nous.
Je me réserve la possibilité de la retravailler, peut-être un jour l’étoffer, l’affiner, ou la transformer en quelque chose de plus grand.
En attendant, bonne lecture — et si elle vous touche ou vous intrigue, n’hésitez pas à le faire savoir. }
— le texte est protégé à mon nom par un dépôt numérique —
Laisser un commentaire